lundi 2 mars 2009
Dans leur grande majorité, les poètes contemporains ne sont pas chrétiens. Souvent, leur œuvre est traversée d’une quête ou d’une expérience d’absolu dont ils sont convaincus qu’elle prend le relais de la religion. Certains, pourtant, attestent que leur foi chrétienne nourrit leur poésie, ainsi Jean-Paul de Dadelsen ou Jean Grosjean. Ce ne sont pas des poètes « catholiques » au service d’une orthodoxie, mais leur œuvre laisse apparaître leur expérience de croyants au sein de leur vie humaine, avec ses difficultés, ses doutes, ses contradictions même. Plus jeune que ceux-là, plus net dans sa référence chrétienne, voici Jean-Pierre Lemaire. Sa poésie évoque son histoire, des moments de sa vie actuelle, et sa foi y est mêlée, parfois des mystères de l’Évangile. Ainsi, dans son cinquième recueil, L’Annonciade (Paris, Gallimard, 1997), une section entière s’intitule-t-elle « Grains du rosaire ».
« L’Annonciation » est un merveilleux poème minimal : « Dieu / si petit en moi / hors de moi si grand. » Les quatorze autres sont en vers plus longs, libres, assonnancés, tenant dans une page. C’est toujours Marie qui parle, tantôt à l’enfant et tantôt à son Dieu. À la Nativité, elle dit à Jésus : « Souffle minuscule auquel notre coeur / reste suspendu, attendant qu’il reprenne // pour battre de nouveau, c’est toi qui ranimes / la lumière du monde [...]. » Tôt, elle pressent qu’il y aura pour elle un mélange de joie et d’épreuve ; ainsi, lors de la Présentation au Temple : « Nous l’élèverons, il nous ressemblera / mais en lui montera aussi ta Ressemblance / ce Visage inconnu, terrible peut-être / qui consumera le voile des cœurs. / Je ne demande pas à être épargnée / [...]. »
Elle s’adresse encore à son fils lors de l’Agonie, pour l’encourager à ne pas se dérober à son destin : « Desserre le poing / pour le clou du bourreau // Desserre ton coeur / pour l’injure et la lance », mais sans l’abandonner, elle, lorsque les disciples s’enfuient : « Laisse-moi rester près de toi sous la pluie / dans la maison sans murs où tu donnes audience / à tous les humiliés et les offensés » (Flagellation), et recueillant au pied de la croix tout ce qu’il lui confie : « son soupir vers le Père incompréhensible / cet enfant qu’il me donne au moment de partir / un fils à la place de l’irremplaçable. // Même son pardon aux bourreaux, je le prends / [...] » (Crucifixion).
L’ayant reconnu après la Résurrection, elle veille en attendant dans l’espérance : « J’aime cette place, à la première heure / dans la cuisine, assise, devant le grand mur / et le petit jardin encore plein d’ombre. / La clarté commence à détacher les couleurs / le mauve du lilas dans le vent des feuilles. / [...] Je sais qu’il est heureux » (Ascension), son heure qui viendra : « La terre s’est endormie avec moi / le puits dans la cour, le figuier, la maison. / Je me suis réveillée dans les bras du Père / et de mon Fils, emportant quelque chose / du soir violet dans le ciel éternel » (Assomption).