Jésus et l’argent : nul ne peut servir deux maîtres

Homélie prêchée le 23 septembre 2007, 25ème dimanche du Temps Ordinaire, au couvent Saint-Thomas d’Aquin de Toulouse.

Une parabole c'est un récit imagé destiné à nous éclairer sur nous-mêmes. Ce récit a la particularité de jeter une vive lumière sur nos vies, d'apporter du neuf. Mais aujourd'hui, ça ne marche pas ! La parabole que nous venons d'entendre semble entrer en contradiction avec tout le reste de l'enseignement évangélique sur l'argent, l'honnêteté : l'histoire racontée par Jésus est en effet une affaire de fausses factures ! Pour être morale, cette parabole devrait se terminer bien, c'est-à-dire mal pour celui qui agit mal. Il n'en est rien ! Il n'y a ni pleurs ni grincements de dents mais au contraire des louanges du maître – qui est tout de même dépossédé d'une partie de ses biens – et une espèce d'invitation à adopter l'attitude du serviteur. On a du mal à comprendre. D'autant plus que la suite de l'Évangile fait l'éloge de la fidélité dans les petites choses (gage de la fidélité dans les grandes) et invite à prendre l'argent pour ce qu'il est. Puisque ces développements sont apparemment contradictoires, penchons nous sur ce texte pour mieux comprendre ce que le Seigneur veut nous apprendre.

«Nul ne peut servir deux maîtres... Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.» Ce verset, le dernier du passage entendu aujourd'hui, est, me semble-t-il - la clef de voûte de tout le texte. L'Argent (avec un grand A) brille à nos yeux ; il nous attire à lui par son immense pouvoir de séduction ; il nous courbe devant lui tout en prétendant nous servir. C'est là son plus grand mensonge. Grâce à l'argent on peut tout. Même si vous êtes moche et bête, avec beaucoup d'argent vous devenez attirant. Essayez ! Grattez des tickets dans les bureaux de tabac. Si vous devenez euromillionnaire, je vous promets des tonnes de lettres, des amis, des démonstrations d'affection et de respect. L'argent aura changé votre vie comme le génie d'Aladin a changé la vie de son maître. Il a en effet ce pouvoir divin et mystérieux : changer la vie. Depuis 2000 ans l'Église enseigne que Jésus-Christ est venu nous sauver, racheter nos vies ; le monde, de son côté, ne cesse d'enseigner que c'est l'argent qui permet de « gagner sa vie ». Il y a donc deux « saluts », deux vies en concurrence ; il faut choisir. Et le choix n'existe pas seulement quand une grosse somme d'argent est en jeu. Le scout avec 10 € d'argent de poche est aussi concerné que le requin des affaires avec ses millions de stock-options. La tentation d'adorer l'Argent est présente dans chacune de nos vies : l'idolâtrie nous guette.

Face à ce danger, le Christ nous dit – au scout comme au dirigeant : «HALTE ! Ne rends pas de culte à l'argent. Tu y perdrais la vie éternelle. Tu n'as qu'un seul Dieu ! Ce qu'Il donne, Il le donne par grâce : c'est son Corps, c'est son Sang, c'est sa Vie, c'est gratuit.» Alors en ce début d'année scolaire, en ce début d'année scoute, en ce temps où nous pouvons hiérarchiser les priorités, faites des choix. Au nom du Christ : fuyez l'idolâtrie de l'argent, redonnez à Dieu dans vos unités scoutes, dans vos familles, dans votre couvent la place qui lui convient, celle qui commande tout, la première. « Messire Dieu premier servi » disait Jeanne d'Arc. Et tout le reste par rapport à Lui. Et tout le reste tourné vers Lui.

Mais vous le sentez bien. Il est impossible d'en rester là. Pour renoncer à idolâtrer l'argent, il faut l'asservir. Cela pose le problème des moyens. Il nous faut donc revenir à la parabole évangélique en nous posant la question suivante : qu'est-ce que le maître loue dans l'intendant infidèle ? Ce qu'il loue en lui, semble-t-il, c'est le fait que l'intendant pense à l'avenir. Le sens de la parabole tient en effet dans l'interrogation du serviteur quand il est démasqué pour avoir dilapidé les biens de son maître : « Que vais-je faire ? » L'interrogation le prouve, ce serviteur ne renonce pas à s'assurer un avenir heureux. Il se refuse même à ces deux perspectives extrêmes que seraient un travail forcé (« piocher ») ou la mendicité. Le maître loue le fait qu'il soit « avisé ». Dans « avisé », il y a viser. L'homme vise quelque chose de bon. Le grand problème, le double problème c'est qu'il utilise des moyens mauvais (les fausses factures) pour tenter de l'atteindre et surtout que son horizon est uniquement terrestre.

A cet instant, précisément, le Christ nous dit comment traiter l'argent. Pour mettre l'argent à sa juste place, nous enseigne-t-il, il faut penser et agir en fonction de l'avenir mais de notre véritable avenir, de « la vie du monde à venir » proclamée dans le Credo. La voilà, la vie que nous a gagnée le Christ, la vie qu'il nous offre pour mener l'autre, celle que nous vivons ici-bas, à sa perfection. Dieu ne veut pas nous déposséder de nos richesses mais nous apprendre à les bien placer pour que notre avenir soit glorieux. Si nous rendons un culte à l'argent, nous perdons tout : quelques paillettes brilleront dans l'immédiat mais nous n'aurons plus d'avenir. « Songe à l'avenir, nous dit au contraire le Christ, et pour cela place ton argent, place-le auprès des pauvres puisque moi-même, Jésus, je suis le Pauvre. »

C'est d'abord et avant tout au sujet de l'argent que chaque croyant est appelé à faire l'option décisive entre «le monde» et Jésus-Christ. « Nul ne peut servir à la fois deux maîtres... » « Là où est ton trésor, là est ton cœur » (Mt 6, 21). Par la première béatitude, le Christ a ouvert aux pauvres la porte du Royaume. Il ne retiendra comme disciples que ceux qui auront tout quitté et vendu pour le suivre : on ne s'attache au Sauveur et on ne monte au Ciel que dans la mesure où l'on se détache de la terre.

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