La Congrégation des Sœurs du Rosaire de Jérusalem 1/3

Article paru dans la revue "al Manâra", (Jouniéh, Liban), 2 et 3/1990, p.136-150, sous le titre "Rahbanat al-Wardiyyat al-Muqaddasa" par la sœur Braksid SWEIDAN, traduit de l’arabe par le fr. Jean-Marie MÉRIGOUX, o.p., de la Province dominicaine de Toulouse, et Dalal ADIB, le 12 décembre 1991

La Congrégation du Rosaire est une institution purement orientale qui vit le jour à Jérusalem en 1885, alors que le pape Léon XIII venait d'exhorter la Chrétienté à prier le Rosaire.
A la suggestion d’une religieuse, sœur Marie-Alphonsine, le père Joseph Tannous Yammin, donna à cette fondation naissante dont il fut l’admirable artisan, le nom de "Filles du Rosaire".
Son nom officiel est aujourd'hui :
"Congrégation des Sœurs du Rosaire de Jérusalem" (cf. Constitutions, §1).

L’intronisation de Mgr. Joseph Valerga comme Patriarche Latin de Jérusalem en 1847, fut l'événement lointain qui prépara la voie à la naissance de cette Congrégation ; cet événement marquait le rétablissement de ce siège patriarcal qui avait connu une vacance de 556 ans, de 1291 à 1847.

La Custodie de Terre Sainte venait alors de demander la venue à Jérusalem des religieuses françaises de Saint Joseph de l'Apparition.
Cette demande se trouva appuyée par le nouveau patriarche qui voulait ouvrir des écoles pour l'éducation et l'instruction des filles et assurer ainsi l'éducation chrétienne des nouvelles générations.
Les religieuses arrivèrent le 14 août 1848.
L'ouverture de l'école à peine connue, des familles s'empressèrent d'y mettre leurs filles. Parmi les fruits que porta cette école, il y eut le fait que des jeunes filles pensèrent à se consacrer à Dieu et à entrer dans la vie religieuse.
Toutefois, bien les gens, malgré leur vénération pour les sœurs, considéraient ces dernières comme des étrangères au pays du point de vue culturel et de la mentalité.
On en vint à souhaiter ardemment la fondation d'une congrégation locale qui, tout en étant semblable à la première, accueillerait des jeunes filles du pays désirant embrasser la vie religieuse.

Ce désir humain vint au devant d’un désir céleste. La Providence allait favoriser la naissance de la congrégation du Saint Rosaire par le moyen d'une jeune fille native de Jérusalem et d'un prêtre originaire de Nazareth.
L'objectif de cette congrégation apostolique, première en son genre à naître en Terre Sainte, était d’être pionnier pour l’évangélisation des paroisses et des communautés, dans tous les villages et les campagnes, ainsi que dans les régions éloignées et négligées de Palestine et de Jordanie.
Son apostolat serait fait en collaboration avec les prêtres du Patriarcat Latin.

 

I - Le Père Joseph Tannous Yammin, fondateur

 

Le Père Joseph naquit à Nazareth le 1er Novembre 1838. Il grandit dans une famille enracinée dans la vertu et la piété chrétiennes.
Son père, Tannous Khalil Yammin, était responsable de la Communauté latine de Nazareth où ses ancêtres libanais, venant d'Ehden, avaient immigré.
Sa mère, Wardeh Boutros, était une personne très pieuse et très fervente. Joseph fit ses premières études à l'école des Franciscains de Nazareth.
En 1849, il entra au séminaire de Ghazir pour y accomplir son éducation sacerdotale et il y demeura jusqu'à l'ouverture du séminaire de Jérusalem en 1853. Il fut ordonné prêtre sur le lieu même du Calvaire le 30 mai 1863.
En 1866, le Patriarche Valerga l'appela à la charge de secrétaire de la Délégation Apostolique à Beyrouth, et par la suite le nomma secrétaire du Patriarcat de Jérusalem.
En 1869, lors de l'ouverture du Concile de Vatican I, il accompagna le Patriarche comme secrétaire et conseiller théologique.
En 1871 il fut nommé chanoine du Saint Sépulcre et membre du Conseil Patriarcal.
Il s'intéressa tout spécialement à la Confrérie des Filles de Marie, dont le siège était à l'école des Sœurs de Saint Joseph. La Providence voulut alors qu'il y rencontra la sœur Marie-Alphonsine qui supervisait la direction de l'école.
C'est alors que se présentèrent à lui cinq jeunes filles de Jérusalem et de Bethléem, toutes membres de cette confrérie. Elles appartenaient à de très anciennes familles chrétiennes de ces villes et elles lui demandèrent de fonder une congrégation de religieuses qui serait du pays.
Sur ces entrefaites la sœur Marie-Alphonsine vint à lui, envoyée par la Vierge Marie pour l'informer d'un important message qui apportait les réponses adéquates à ses interrogations et à ses incertitudes.
Le Père Joseph découvrit exactement ce qu'il cherchait dans les propos de cette religieuse dont il connaissait déjà les vertus et le zèle.

Dès lors, il fut totalement convaincu de sa sincérité, de l'authenticité de ses visions et de leurs origines célestes. Il lui ordonna de mettre par écrit le récit détaillé des apparitions, de toutes les grâces qu'elle avait obtenues et de tout ce que la Vierge lui avait commandé au sujet de cette nouvelle congrégation.
Il lui demanda aussi d'établir pour lui l'ébauche d'une règle pour cette congrégation toujours d'après ce que la Vierge lui avait révélé.

Le Père Joseph loua alors un modeste appartement de cinq pièces situé à mi-chemin entre le Patriarcat Latin et le couvent du Saint Sauveur. Il fut convenu que cette petite famille s'installerait provisoirement dans cette maison à partir du 24 juillet 1880.

Au jour convenu, la petite famille religieuse se regroupa, avec à sa tête le Père Joseph qui vint bénir la nouvelle maison. Les jeunes filles y entrèrent en chantant le Magnificat.
Le même jour, des membres de la Communauté latine vinrent pour tenter de détourner le Père de son projet en prétendant que c'était là une aventure sans intérêt. Ils déclarèrent que ce projet n'allait pas durer plus d'un mois et qu'il était voué à l'échec.
Le Père n'attacha pas d'importance à ces propos, surtout lorsqu'il vit les jeunes filles bien déterminées, fermement enracinées et attachées à leur projet initial.
C'est alors que le fondateur donna le nom de "Filles du Rosaire" à cette association. Quand aux gens, ils disaient : "les religieuses du Père Joseph Tannous".

Avant même de devenir des religieuses avec des vœux, elles avaient déjà adopté la vie religieuse conformément à la règle dont la sœur Marie-Alphonsine avait écrit les grandes lignes, et que le directeur spirituel de l'association avait déjà adaptée et publiée sous son propre nom.

Le 15 décembre 1881, le Patriarche leur donna l'habit religieux dans son oratoire privé au cours d'une cérémonie à laquelle personne n'assista.
Mais au soir de ce même jour, lorsque les sœurs entrèrent à l'église patriarcale pour participer à la neuvaine préparatoire à Noël, les fidèles furent tout surpris de voir le nouvel habit religieux composé d'une robe bleue, d'un col blanc et d'un voile noir.
Les chuchotements s'élevèrent alors dans les rangs des fidèles :

"Ce sont les Sœurs du Rosaire! Ce sont les Sœurs du Rosaire!".

Ils manifestèrent leur liesse par des acclamations et des applaudissements.
Nous trouvons un écho de cette joie dans le cœur du fondateur dans ces lignes qui sont en tête de la règle des sœurs :

"Venez, ô heureuses filles de Sion, saisissez l'occasion opportune, rejetez les vêtements de ce monde qui passe et revêtez les tuniques resplendissantes de la virginité et vous deviendrez des bijoux resplendissants et les plus beaux colliers au sein de l'Eglise de Jérusalem.
Voilà maintenant le milieu de la nuit, ô filles de l'Orient. Le voilà l'époux qui arrive et qui, par l'éclat de son visage, fait disparaître le voile des ténèbres.
Préparez vos lampes et allez à sa rencontre et il vous fera entrer dans la maison de la noce spirituelle, en cette vie où vous jouirez de sa vision dans la demeure des joies éternelles du Ciel
".

Le Père Joseph se mit alors à aider Mère Marie-Alphonsine pour qu'elle obtienne d'être relevée de ses vœux prononcés dans la congrégation de Saint Joseph de l'Apparition ; tout cela se fit avec l'appui du Patriarche Vincent Bracco.
Elle entra dans la Congrégation du Rosaire le 7 octobre 1883 et revêtit l'habit des mains du Père Pascal Appodia, vicaire général du Patriarche, le 8 décembre 1883.
Elle commença le noviciat en 1884, avec le nom de sœur Marie-Alphonsine du Rosaire. Elle fit ses vœux entre les mains du Patriarche, le 7 mars 1885 (cf. Archives de la Congrégation).
Le fondateur résolut de remettre à sœur Marie-Alphonsine la direction de la Congrégation car, par son esprit et par son cœur, elle en était le pilier.
Mais le désir de la sœur de pratiquer l'humilité d'une manière totale amena le Père à faire venir une supérieure d'une autre congrégation à laquelle il confia la charge de la formation des novices, le tout sous son contrôle personnel.
Cette religieuse, Mère Técla Nasser, libanaise de naissance, appartenait à la congrégation locale des Sœurs de Nazareth et était pleine de discernement, d'expérience et de dynamisme. Elle avait été supérieure dans les deux couvents de Shefa' Amr et de Nazareth.
Après avoir obtenu la permission des supérieures de la sœur, celle-ci vint à Jérusalem le 1er mai 1884, prit le nom de Rosalie et fut nommée supérieure du couvent du Rosaire.
Quant à la charge de la formation des novices, il fallait qu'elle soit assurée par une sœur bien informée des instructions de la Vierge : la sœur Marie-Alphonsine était la personne toute désignée pour remplir cette fonction.
Le 7 mars 1885, les novices prononcèrent les trois vœux de religion. Il ne restait plus dès lors qu'à se lancer dans les divers domaines du travail et à réaliser les plans célestes.
Elles commencèrent tout d'abord à œuvrer dans les missions patriarcales de Palestine comme à Jaffa-de-Nazareth, Naplouse, Zababdeh et Bir Zeit.
Le fondateur comprit que l'heure était venue de modifier la manière de diriger la Congrégation. Il percevait clairement que les sœurs du pays étaient tout à fait capables de prendre les rênes de la Congrégation, et il eut la certitude intérieure que Mère Hanneh Danil, sœur de Marie-Alphonsine, jouissait d'une personnalité unique et remarquable.
C'est alors qu'il convoqua les sœurs pour l’élection d’ une nouvelle supérieure générale et ce fut Mère Hanneh qui fut élue à l'unanimité.

Le père fondateur ne ménagea pas sa santé nonobstant la grande fatigue qu'il commençait à ressentir depuis des années, et cela jusqu'au jour où la maladie le terrassa.
On le transporta de Jérusalem à Nazareth le 2 juin 1892.
Il ne devait plus revenir vivant à Jérusalem. La mort le surprit au matin du vendredi 30 septembre ; il n'avait alors que cinquante-quatre ans. Ses funérailles furent célébrées dans l'église paroissiale de Nazareth et il fut inhumé au cimetière des Pères Franciscains.
En 1899, conformément au désir exprimé dans son testament, ses restes furent transportés à Jérusalem et déposés dans la crypte (el haniyya) au dessus de laquelle on a édifié l'église du Rosaire.
En 1937, ses restes furent translatés de la "haniyya" à la nouvelle église.
Le grand souvenir laissé par le fondateur et sa profonde spiritualité suscitèrent sans cesse, chez les sœurs, la force et le zèle apostolique pour accomplir avec amour, courage, patience et joie la mission qu'il leur a confiée. Tout cela était en accord profond avec l’ enseignement et l’expérience consignés dans ses lettres adressées à ses filles les religieuses (à peu près trois cents lettres), et en accord aussi avec le testament qu'il leur a laissé sur son lit de mort.

En voici quelques extraits :

"1. Ne soyez pas plongées dans une tristesse excessive à cause de notre départ de ce monde qui passe car il n'est pas pour nous une patrie et parce que la tristesse excessive n'est pas digne de personnes comme vous qui ont revêtu l'habit religieux et, comme le dit Saint Paul, " Que votre tristesse ne soit pas comme celle de ceux qui n'ont pas d'espérance."

"2. Déployez beaucoup de sérieux et d'efforts pour assurer le succès de la Congrégation par le moyen de l'observance des règles, l'obéissance à vos supérieures et la pratique des vertus."

"3. Que la base de votre progression soit la charité réciproque et l'unanimité parfaite car c'est de la concorde que vient la force."

"4. Confiance absolue dans les miséricordes divines et dans l'intercession de la Vierge du Rosaire car elle seule, sans l'aide d'aucune créature, peut affermir, faire croître et développer la Congrégation."

Paroles adressées à la supérieure :

"Quant à vous, je vous recommande toutes les religieuses. Soyez pour elles une mère tendre, comportez vous avec elles avec douceur, amabilité, calme et sans précipitation.
Du fond de mon cœur, je donne à chacune d'entre vous ma dernière bénédiction : au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit et avec l'intercession du Rosaire!"

Suite : La Congrégation des Sœurs du Rosaire de Jérusalem 2/3

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