L’Eucharistie, repas par excellence

Homélie prêchée pour la solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, le 7 juin 2015, en l’église Saint-François de Paule à Nice.


Frères et sœurs,
Vous souvenez-vous de votre première communion ? Un ravissement… ou pas. Un lieu, des chants, une rencontre, tant de monde, une image, peut-être, pour les plus âgés d’entre nous : celle de jeunes filles qui tendent leur couronne de fleurs blanches vers la statue de la Vierge et qui chantent : « Prends ma couronne, je te la donne. Au ciel, n’est-ce pas, tu me la rendras. »
Vous souvenez-vous de votre première communion ?

Mes frères prêtres,
Vous souvenez-vous de votre toute première messe ? Cette célébration si longuement préparée et qui passe si vite, où l’on a tant peur d’oublier quelque chose –j’avais oublié le Gloria !–, de ne pas faire «comme il faut». Cette messe dans un lieu qui nous est particulièrement cher, qui va sans nul doute être un événement fondateur.
Vous souvenez-vous de votre toute première messe ?

Pourquoi ces questions ?
Tout simplement parce qu’aujourd’hui nous célébrons, ensemble, le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ.
Si cette question du souvenir est posée, c’est qu’il est bon de faire mémoire des événements fondateurs de notre vie. Ce n’est certes pas pour regarder le passé, avec un soupir de mélancolie. Mais non, il s’agit de s’enraciner dans le passé pour vivre le présent pleinement et préparer l’avenir.

Ces deux événements que j’aime appeler « fondateurs » ne sont pas à mettre sur le même plan, bien évidemment, mais ils sont liés à l’Eucharistie, source et sommet de toute vie chrétienne. Ils sont liés à ce repas qui n’est pas n’importe quel repas. Et nous le savons bien puisque c’est Dieu qui se donne, vraiment.

Ce sont des enfants handicapés mentaux qui me l’ont fait comprendre. Au Pèlerinage du Rosaire, il existe un service qui leur est spécialement dédié et, au début de ma vie religieuse, j’y avais été affecté. Nous étions trois jeunes frères dans ce service et avions décidé de proposer une adoration eucharistique au cours de laquelle les enfants, leurs parents et ceux qui les aident pouvaient s’adresser directement au Seigneur présent au milieu de nous. Une dame d’une soixantaine d’années ne voulait pas entendre parler de ce projet. Nous avons insisté cependant et ce que nous avons vécu est allé bien au-delà des mots. Que dire sinon que tous, plus ou moins croyants, ont été profondément bouleversés par la simplicité de ces mots et de cette foi.
La dame, bouleversée elle aussi est venue me voir. Elle a dit : « Frère, c’est incroyable. On aurait dit qu’il y avait quelqu’un ! »

Eh bien non, madame, c’est justement croyable, puisque c’est notre foi.
L’Eucharistie, c’est quelqu’un, vraiment.

Et l’Évangile de ce jour nous rappelle que ce repas que nous allons partager ensemble n’est certes pas comme les autres, puisque nous recevons le Corps du Seigneur, mais que c’est tout de même un repas avec les caractéristiques de n’importe quel repas.

Un repas, ça se prépare. Et la préparation concerne celui qui invite, bien entendu, mais aussi celui qui est invité.
On ne s’invite pas à un repas. On y est invité, à une date donnée. C’est d’ailleurs une date qui ouvre le texte de l’évangile de ce jour. On y parle du premier jour. Il en est de même pour l’eucharistie : tout chrétien est invité, le premier jour de la semaine. Et il n’est pas invité par n’importe qui puisque c’est Dieu qui invite !
On ne va pas n’importe comment à un repas. Les anciens savent bien qu’on avait ses habits du dimanche. Il fallait être beau pour le Bon Dieu ! Beau et propre ! Que celui qui n’a jamais entendu la formule fatidique : « va te laver les mains avant de manger ! » me jette la première pierre. Avant d’aller manger, on se lave les mains. Pour l’eucharistie, c’est pareil. Se laver les mains au sens propre : que de numéros de téléphones inscrits dans les paumes des mains que l’on me tend à la communion ! Et au sens figuré : on vient propre, autant que possible, à table… c’est la raison d’être de la confession !
L’Eucharistie, ça se prépare.

Un repas, ça se vit aussi. Avouons que parfois, ça se subit également. Là aussi, des refrains peuplent nos souvenirs : «pas les coudes sur la table», « ne parle pas la bouche pleine »… J’en passe et des meilleures !
Notre repas est composé d’un ensemble de rites. Et ce n’est pas à des Français que je vais apprendre cela. On ne boit pas du champagne dans un verre en plastique. Toutes proportions gardées, on ne célèbre donc pas l’eucharistie n’importe comment. Il faut que ce soit beau, simple, avec tout un cérémonial qui nous fait naturellement –et surnaturellement !– entrer dans le mystère.
Il y a des parties qui sont dites par le prêtre qui appellent la réponse de l’assemblée, comme le dialogue d’une famille où chacun a sa place et toute sa place. Il y a cet « Amen » que nous disons en recevant le Corps et le Sang du Seigneur. De temps en temps, on me dit « merci » –j’ai même eu droit, pour la toute première fois, à « merci, monsieur » la semaine dernière !–, c’est très poli… mais ce n’est pas ce qui est attendu.
Et suivre ces rites, ce n’est pas du snobisme, du passéisme ou que sais-je encore, c’est vivre en Église, le repas du Seigneur.
L’Eucharistie, ça se vit.

Un repas, ça se digère aussi. Il faut bien se lever de table, remercier ceux qui nous ont invités et prendre la route. C’est tout à fait ce que font les disciples et Jésus dans l’évangile de ce jour : ils chantent les psaumes et partent pour le mont des Oliviers.
Nous allons faire exactement la même chose au cours de cette eucharistie: rendre grâces à Dieu puis partir en mission. J’aime rappeler que les mots mission et messe ont la même racine latine qui signifie envoi. La messe ne s’achève pas dès que nous avons franchi le seuil de cette église. Les plus âgés d’entre nous se rappelleront qu’à la fin de la messe on disait : Ite missa est. C’était la fin de la messe, peut-être… mais aussi le début de la mission, du partage de ce que nous avons vécu !
L’Eucharistie, ça se partage.

Mais ne partons pas trop vite, pas encore… Il nous reste à célébrer l’essentiel.
Lorsque l’hostie nous sera présentée tout à l’heure, à l’élévation, regardons le Corps du Christ et disons-lui dans notre cœur, de tout notre cœur : « Mon Dieu, je crois, je vous aime et je vous adore. »
Rien d’autre ne peut compter alors.
Amen.

 

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