L'eucharistie : un don toujours nouveau

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, le 4 juin 2015 au Carmel du Pâquier à Fribourg (Suisse).

Héraclite, un des premiers philosophes grecs (VIe – Ve siècle avant notre ère), disait : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » ; et encore : « Le soleil est nouveau chaque jour. » Avec son cycle annuel et sa reprise quotidienne, la liturgie de l’Église pourrait nous laisser croire que rien n’est nouveau sous le soleil, comme le disait le sage biblique Qohélet, sur un ton désabusé (Qo 1,9). Chaque jour, en effet, l’eucharistie est célébrée, et chaque année la Fête-Dieu nous donne de faire spécialement mémoire du don du Corps et du Sang du Seigneur. Et pourtant, nous ne sommes pas livrés à la répétition, au toujours pareil, au perpétuel recommencement.

Ce serait aller à contresens de l’eucharistie que de croire que, par ce rite, le Seigneur nous invite à retourner en arrière, ou à faire du sur-place. Bien sûr, nous nous souvenons des jours de sa passion et de sa résurrection. Les jours saints, du jeudi au dimanche de Pâques, constituent bien le centre de notre histoire humaine : une fois pour toutes. Mais, par ce sacrement le Seigneur nous donne part à sa vie : or, sa vie est une vie toujours nouvelle, jamais figée, jamais limitée à un pur retour en arrière, à la pure répétition d’expériences déjà vécues dans notre passé personnel et communautaire. En tant que force qui nous vient de Dieu, l’eucharistie peut véritablement nourrir notre vie quotidienne pour l’ouvrir à l’imprévu, à l’inattendu ; à ce qui est impossible à nos yeux et à nos raisonnements humains, mais porte la trace du « toujours possible » des miracles de Dieu. Nous sommes faits pour la vie, et l’eucharistie est le pain de vie que le Seigneur met à notre disposition de jour en jour, d’étape en étape, pour nous faire avancer plus loin.

Si nous sommes honnêtes devant Dieu et les autres et lucides envers nous-mêmes, nous confesserons que l’eucharistie n’a rien de magique. Malgré nos communions hebdomadaires ou même quotidiennes, malgré l’immensité du don que nous recevons de Dieu, nos péchés, nos travers de toujours sont là pour nous rappeler que nous ne sommes pas encore pleinement convertis, pleinement guéris, pleinement sanctifiés. Mais, sans les sacrements et la Parole de Dieu, sans la vie communautaire et la prière, où en serions-nous ? Plutôt que de nous laisser aveugler et assombrir par le chemin qu’il reste encore à faire, émerveillons-nous déjà de ce que nous avons reçu de Dieu, et du chemin qu’il nous a donné de parcourir. Que le mémorial des merveilles du Seigneur nous stimule pour avancer sur la route, certains de sa présence à nos côtés et en nos cœurs. Il veut pour nous la vie, la joie et la paix intérieure, il veut nous recréer à son image par son Esprit de Pentecôte et par le « pain des anges » (cf. Sg 16,20).

Les lectures bibliques de cette Fête-Dieu soulignent l’aspect d’alliance de la relation que Dieu établit avec l’humanité. Avec Moïse, l’Alliance est scellée par du sang de taureaux. Mais voyez l’étrange réponse du peuple : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons » (Ex 24,7). On agit d’abord, et ensuite seulement on déclare obéir, c’est-à-dire écouter attentivement. N’aurait-il pas été plus logique de déclarer d’abord qu’on veut obéir à Dieu, puis de préciser qu’on le fera en pratiquant ses commandements ? De même, dans le récit de Marc, l’institution de l’eucharistie est rapportée d’une façon surprenante. Jésus donne la coupe à ses disciples, ils y boivent tous, l’un après l’autre, puis Jésus explique ce qu’il vient de faire : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude » (Mc 14,24). L’ordre retenu par Marc est si déconcertant que les autres évangiles, et la liturgie de l’Église à leur suite, ont interverti les moments : on rapporte d’abord la parole sur la coupe, puis le partage de la coupe. Cependant, la bizarrerie de l’Exode et de Marc contient une sorte de principe pédagogique, que l’évêque saint Cyrille de Jérusalem mettra en œuvre au IVe siècle : les nouveaux baptisés de Pâques recevaient de sa main le baptême, la chrismation et l’eucharistie, puis, de dimanche en dimanche, il leur expliquait, dans des catéchèses dites « mystagogiques », ce qu’ils venaient de vivre.

L’eucharistie n’est pas une réalité à laquelle nous ne pourrions prendre part qu’une fois la leçon apprise, l’examen passé et tout le mystère compris. Bien au contraire, nous n’aurons jamais fini de découvrir l’infinie bonté du Seigneur qui se manifeste dans ces dérisoires espèces eucharistiques. Nous retrouvons alors la vérité perçue par le vieil Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on ne reçoit jamais deux fois l’eucharistie de la même façon. Le don que le Seigneur nous fait est toujours nouveau : à nous de le recevoir toujours à neuf. Nourris du Corps du Christ, abreuvés à la Source de vie, avançons d’un pas plus sûr et d’un cœur brûlant de joie sur notre route, car le Seigneur est notre force et notre soutien. Amen !

 

The Eucharist
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