La croix : le signe par excellence

Homélie prêchée le 14 septembre 2014, au couvent dominicain Saint-Albert-le-Grand de Fribourg (Suisse).

En cette année, nous avons la grâce de célébrer la fête de la Croix un dimanche : elle bénéficie donc d’une liturgie plus ample, avec des premières vêpres hier soir, et ce matin trois lectures bibliques, sans compter le psaume responsorial. Le récit du livre des Nombres et l’hymne de la lettre aux Philippiens ont tous deux précédé la proclamation de l’évangile de saint Jean. Que la richesse de ces lectures, si différentes les unes des autres mais si complémentaires, nous soit une vraie lumière sur la route de la vie et de la foi !

Regardons d’abord l’hymne rappelé par Paul aux chrétiens de Philippes. Un hymne qu’ils connaissent bien, et dans lequel il semble que Paul ait introduit le segment « et la mort sur une croix ». Premier auteur chrétien à avoir réfléchi de manière systématique et synthétique au mystère de la foi, saint Paul a entre autres élaboré une vraie théologie de la croix. L’ajout que la plupart des exégètes lui attribuent dans l’hymne « aux Philippiens » – et la mort sur une croix ! – nous rappelle ce que nous avons toujours tendance à oublier, voire à écarter : avant d’être un objet de culte et le signe glorieux de la victoire du Christ, la croix est le symbole par excellence de la pire des morts, de la mort la plus terrible et la plus ignominieuse. Dans l’antiquité romaine, ce châtiment suprême était monnaie courante. Il exhibait à la vue de tous de pauvres hommes condamnés à mourir dans des conditions atroces, mais après avoir été déjà réduits à l’état de loques humaines par le supplice préalable de la flagellation. Lorsque la pieuse tradition du Chemin de croix parle des trois chutes du Christ, elle dépasse la lettre du texte évangélique ; mais elle sonne juste avec ce que nous savons de la réalité crue et cruelle du supplice de la croix. Paul se demande donc pourquoi le Christ a dû passer par la croix. Il répond en inventant le thème théologique de la kénose : le Christ s’est comme vidé de sa divinité, pour aller jusqu’au bout de l’humiliation infligée aux humains par leurs semblables. Or, Dieu a choisi de confondre les puissants et les sages de ce monde par la faiblesse du Crucifié et la folie de la croix.

Avec cette affirmation martelée par Paul, non seulement dans sa lettre aux Philippiens, mais encore dans celles aux Corinthiens, aux Galates et aux Romains, un aspect important du mystère de la croix nous est révélé. Mystère du salut que notre Dieu a choisi de faire passer par la voie déconcertante de l’humiliation, de la kénose, de l’oubli de soi. L’évangile selon Jean, lui, nous propose une autre lecture de la croix de Jésus. Non pas pour ignorer ou contredire la pensée de Paul ; plutôt pour la compléter. Jean voit dans ce dessein de Dieu, qui a voulu que son Fils bien-aimé passe par la croix, l’accomplissement du passage d’Écriture entendu en première lecture : l’épisode des serpents, dans le livre des Nombres. De même que Moïse a élevé le Serpent dans le désert, de même faut-il que le Fils de l’homme soit élevé… pour le salut de ceux qui croiront en lui. Non plus une humiliation, mais une exaltation : la croix est devenue chez Jean le trône de gloire de Jésus, le signe de la victoire de l’amour. Car, si Jésus a été élevé sur la croix, c’est parce que Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils

Pour saint Jean, la croix de Jésus est un signe, le signe par excellence. Mais déjà, dans le livre des Nombres, le Serpent de bronze élevé par Moïse était appelé signe. Un signe peut être bien reçu, mais peut aussi être mal interprété. Or, l’épisode des serpents est évoqué par deux autres passages d’Ancien Testament, qui l’interprètent différemment. Le premier, tiré du 2e livre des Rois, en fait une lecture négative : (Le saint roi Ezékias) fit ce qui est droit aux yeux du SEIGNEUR, exactement comme David, son père. C’est lui qui fit disparaître les hauts lieux, brisa les stèles, coupa le poteau sacré et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fait, car les fils d’Israël avaient brûlé de l’encens devant lui jusqu’à cette époque : on l’appelait Nehoushtân [autrement dit : le dieu-serpent] (2 R 18,3-4). Un objet en métal fondu, ou une sculpture en bois, pourra toujours être pris pour une idole. Ce serait aussi le cas de nos croix, si nous les séparions du Crucifié qui seul leur confère sens et valeur.

L’autre passage qui évoque l’épisode des serpents se trouve dans le livre de la Sagesse, proche des temps chrétiens. Son auteur relit l’histoire sainte d’Israël, et dit ceci du serpent de bronze : Et même quand la fureur terrible des bêtes venimeuses se déchaîna contre les tiens et qu’ils périssaient sous la morsure des serpents sinueux, ta colère ne dura pas jusqu’au bout. En guise d’avertissement ils furent effrayés quelque temps, tout en ayant un symbole [ou un gage] de salut qui leur rappelait le commandement de ta Loi. En effet, quiconque se retournait était sauvé, non par l’objet regardé, mais par toi, le Sauveur de tous. Et ainsi tu as prouvé à nos ennemis que c’est toi qui délivres de tout mal (…) Tes fils (…), la dent même des serpents venimeux ne put les réduire, car ta miséricorde vint à leur rencontre et les guérit (…) Et ni herbe ni pommade ne vint les soulager, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout (Sg 16,5…12, TOB).

En tournant ce matin notre regard de chair vers la représentation de la croix, en y voyant dépeints les traits de Jésus crucifié (cf. Ga 3,1), tournons notre regard intérieur, notre regard de foi, vers le Dieu vivant, Sauveur de tous, qui nous guérit par sa Parole vivante, autrement dit par son Fils Jésus. Devant le mystère de la croix, n’en restons pas au plan extérieur : allons en profondeur nous abreuver à la source de la vraie vie, à l’amour du Dieu vivant, à la charité sans mesure de son Fils bien-aimé. Amen.

 

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