"Le but de la vie chrétienne, c’est l’acquisition du Saint-Esprit"

Homélie prêchée le 8 juin 2014, dimanche de Pentecôte, en l’Abbaye de la Maigrauge à Fribourg (Suisse).

Dans l’évangile selon saint Jean, c’est au soir de Pâques que le Ressuscité communique l’Esprit à ses disciples. La pédagogie de saint Luc présente les choses d’une autre façon : une longue cinquantaine de jours, avec un « arrêt sur image » pour l’Ascension. Mais, dans la suite du récit de la Pentecôte que nous venons d’entendre, Pierre explique ce qui vient de se passer : « Dieu l’a ressuscité, ce Jésus ; nous en sommes tous témoins. Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint, objet de la promesse, et l’a répandu. » La concision de la scène évangélique de saint Jean exprime l’unité d’un mystère dont l’œuvre de Luc détaille les différents éléments. Mais, chez l’un et l’autre, c’est la même Bonne Nouvelle.

Nous voici arrivés au terme du temps pascal. Ce long dimanche de cinquante jours, illuminé par la flamme du cierge pascal, est le lieu par excellence où, d’année en année, Dieu façonne son Église, en la faisant vivre de la vie nouvelle qui a jailli du tombeau dans la nuit de Pâques. Comme chaque dimanche ordinaire inaugure et dynamise une semaine de sept jours, le temps pascal nous permet de faire de toute notre vie « une vivante offrande à la louange de [s]a gloire ». Or, c’est proprement le rôle de l’Esprit que de faire cela, comme le dit la troisième prière eucharistique. Aujourd’hui, la liturgie ressaisit en un instant toute la route parcourue depuis la sainte nuit de Pâques. Christ est ressuscité, alléluia ! Christ est monté aux cieux, alléluia ! Christ est assis à la droite du Père, alléluia ! Mais Christ ne nous a pas abandonnés, Christ ne nous laisse pas orphelins ; il est avec nous tous les jours de notre vie, jusqu’à la fin du monde ; et il nous confie à son Esprit de vérité, pour que celui-ci nous conduise vers la vérité tout entière.

Plusieurs parmi vous connaissent sans doute les Entretiens avec Motovilov de saint Séraphim de Sarov. Ce grand saint de la tradition orthodoxe russe fut, au XIXe siècle, un véritable maître pour de nombreuses personnes, un « staretz » qui les guidait dans leur vie spirituelle. À Nicolas Motovilov qui était venu lui demander conseil, il avait répondu : « Le but de la vie chrétienne est l’acquisition du Saint-Esprit. » Je me souviens que, lors de ma découverte de ce livre il y a très longtemps, cette réponse m’avait à la fois fasciné et laissé perplexe. Je n’aurais jamais imaginé que toute notre vie tendait à acquérir le Saint-Esprit. Pourquoi donc cette insistance sur l’Esprit, alors que nous autres catholiques sommes tellement attirés par le Christ ? Pourquoi cette focalisation sur l’Esprit, alors que nous sommes faits pour voir le Père face à face, par son Fils Jésus Christ et dans l’Esprit ? Mais en parlant ainsi, saint Séraphim montrait du doigt le mystère que nous célébrons : l’envoi de l’Esprit au jour de la Pentecôte parachève l’œuvre pascale, ce jour que fit le Seigneur, jour d’allégresse et jour de joie. Ce n’est pas pour rien que, dans ses lettres, saint Paul affirme que nous ne pouvons confesser Jésus comme Seigneur que sous le souffle de l’Esprit, et que seul cet Esprit nous permet de dire en vérité « Abba, Père ! » De même que l’on ne peut séparer les trois personnes divines, de même ne peut-on séparer le jour de Pâques de ceux de l’Ascension et de la Pentecôte.

Saint Paul nous parle aussi, dans sa 1e lettre aux Corinthiens, des trois « vertus théologales » : foi, espérance et charité. Seules, dit-il, ces trois vertus demeurent ; mais la plus grande des trois est la charité. Parce que Dieu lui-même est charité, et qu’il nous attire à lui. En reprenant alors la pédagogie de saint Luc, qui détaille les étapes de notre sanctification, nous pouvons reconnaître que la résurrection du Christ annonce notre propre résurrection et appelle notre foi. Quant à son ascension, elle sollicite notre espérance, car elle nous entraîne dans la gloire du Père, là où le Christ est déjà entré victorieux pour nous préparer une place. Enfin, la Pentecôte, sceau de la cinquantaine pascale, nous fait recevoir le don de l’Esprit, afin que nous vivions dès maintenant du mystère de la charité de Dieu : le grand mystère qui demeure à jamais. En effet, saint Paul nous l’a dit : l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Frères et sœurs, ne séparons pas ce que Dieu a uni. Ne séparons pas le Père de son Fils et de l’Esprit. Ne séparons pas la foi jaillie en la nuit de Pâques de l’espérance ouverte par l’Ascension, ni du don de la charité lors de la Pentecôte. Nous sommes faits pour vivre en Dieu, avec Dieu, de sa vie même qui est la charité. Voilà pourquoi « le but de la vie chrétienne, c’est l’acquisition du Saint-Esprit » (saint Séraphim de Sarov).

 

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