Vivre le mystère de l'Ascension

Homélie prêchée le 29 mai 2014, jour de l’Ascension, au couvent dominicain Saint-Hyacinthe de Fribourg (Suisse).

Un des fruits de la réforme liturgique du dernier Concile a été d’offrir aux fidèles une plus riche nourriture biblique. Pour la fête de l’Ascension, il n’y avait autrefois que deux passages d’Écriture, qui revenaient chaque année: l’incontournable récit de l’Ascension, au début du livre des Actes, et la dernière page de l’évangile de Marc, qui évoque aussi le départ du Seigneur. Avec notre cycle de trois années, une par évangile synoptique, nous avons l’avantage d’entendre chaque année un évangile différent, précédé de deux lectures, dont la première est invariablement le récit des Actes.

Dans cette première page des Actes, Luc raconte le départ de Jésus pour le ciel, caché par la nuée. Luc est un visuel, c’est pourquoi on a fait de lui le patron des peintres. Chaque scène de son évangile de l’Enfance, par exemple, constitue un merveilleux tableau qui vaut pour lui-même, tout en s’inscrivant parfaitement dans un projet plus large d’écrivain. Il en va encore ainsi pour la suite de l’évangile et dans les Actes des apôtres. Aviez-vous remarqué la dette que nous avons à l’égard de saint Luc, lorsque nous méditons le Rosaire ? Les mystères joyeux sont tous tirés de son évangile, et parmi les glorieux il en est deux qui viennent des Actes des apôtres : l’Ascension, que nous célébrons en ce jour, et la Pentecôte, qui marque la fin du temps pascal.

L’Ascension : ce mot évoque une montée. Les ascensions que nous réalisons dans les Alpes nous font avancer pas à pas, comme de degré en degré, vers des sommets d’où nous pouvons embrasser d’un seul regard un panorama qui nous ravit…, et nous pousse à l’action de grâces. L’Ascension de Jésus est d’un tout autre ordre. Mais il a bien fallu employer des images pour dire l’inexprimable : ce Jésus, qui était apparu à ses disciples sous un aspect nouveau – avec son corps de Ressuscité –, voici que subitement il disparaît à leurs yeux. Les deux promeneurs d’Emmaüs avaient déjà vécu une expérience de cet ordre : une présence réconfortante à leurs côtés, un inconnu qui leur expliquait l’Écriture comme s’il la connaissait de l’intérieur – par cœur et par le cœur –, et qui s’est effacé au moment même où ils se mettaient à le reconnaître, lors de la fraction du pain. Déjà, dans cette scène intimiste qui ne regroupait que trois personnes, Jésus avait laissé entendre que sa nouvelle manière d’être avec nous, en tant que Ressuscité, c’était de nous renvoyer aux Écritures et au pain partagé. Autrement dit : au mystère de l’Église, dont la lettre aux Éphésiens nous a dit qu’elle était son corps, … l’accomplissement total du Christ. Déjà, en cet effacement du Ressuscité lors du repas d’Emmaüs, l’Ascension était présente. Car la fête de ce jour n’a pas de sens si on la sépare de Pâques. Le comput de quarante jours, à la symbolique biblique évidente, ne doit pas nous illusionner : Luc ne veut pas dire que, juste quarante jours après sa résurrection, Jésus s’est envolé au ciel comme un ballon gonflé d’hélium ! Il veut nous rappeler qu’après un temps d’apparitions, le Ressuscité a laissé son Église voler de ses propres ailes – si j’ose dire –, en la confiant à l’Esprit-Saint.

De Pâques à Pentecôte – la Cinquantaine pascale –, nous sommes appelés à vivre à l’unisson avec la communauté primitive. Comme elle, nous bénéficions d’un temps d’entraînement, pour que toute notre vie soit revigorée par la jeunesse du Ressuscité et la ferveur de son Esprit. Prions donc pour que l’Esprit-Saint descende sur nous, et pour que nous sachions l’accueillir. Prions aussi pour que, sous sa conduite, nous devenions adultes dans la foi, des croyants qui prennent en mains leur avenir et la cause de l’Évangile. Car l’Église est une communion d’êtres vivants animés par l’unique Esprit de liberté. Épouse bien-aimée du Christ mort et ressuscité, elle est le Corps de Celui que Dieu… a fait asseoir… à sa droite dans les cieux. Dans cette Église pascale chacun de nous doit participer, à sa place, à l’édification et à la fécondité du Corps du Christ. Aussi l’évangile de ce jour, la finale de saint Matthieu, nous envoie-t-elle en mission vers nos frères et sœurs en humanité. À nous de leur annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, en les associant au Corps du Christ par le baptême. Jésus nous promet de rester à jamais avec nous, mais c’est à nous de le rendre présent, vivant, attirant, par le témoignage de notre vie.

Vivre le mystère de l’Ascension, ce n’est donc pas rester à regarder le ciel; c’est, comme le dit la IIIe prière eucharistique, supplier le Père de nous donner l’Esprit, pour qu’il fasse de nous une éternelle offrande à la louange de sa gloire.

 

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