L’Ascension : une ouverture sur l’infini de Dieu ! - Fr. Christian-Marie DUC, o.p.

« Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Décidément les disciples n’ont vraiment pas de chance. Ils pensaient être enfin arrivés au bout de leurs peines. Au bout d’un long et douloureux parcours, leur maître a fini par triompher de tous ses ennemis, y compris la mort. Désormais plus aucun obstacle ne semble pouvoir l’empêcher d’établir son Royaume sur la terre… Et voilà qu’il se dérobe une fois de plus à leurs yeux. Il leur échappe en jouant les fils de l’air…
D’ailleurs cette interpellation des deux hommes aux vêtements blancs rappelle étrangement celle que deux autres hommes en vêtements brillants ont faite aux femmes qui étaient allées au tombeau au petit matin de Pâques : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? »
C’est, comme on dit, la « quadrature du cercle » : les disciples ne peuvent plus compter parmi eux sur la présence physique du corps de Jésus, mort ou vif, sous terre ou dans le ciel. Ils doivent le découvrir sous un autre mode de présence.

Cette fois-ci, c’en est définitivement fini de toutes leurs espérances de conquête du pouvoir. C’est une véritable énigme apparemment insoluble. C’est comme le bouquet final d’une longue suite de désillusions, qui vient d’éclater un peu comme à la fin d’un feu d’artifice.

L’arrestation de Jésus n’avait pas suffi à les détromper des fausses illusions qu’ils ont gardées jusqu’au bout : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » viennent-ils encore de lui demander juste avant son départ.
Ils étaient prêts à le seconder dans la lourde tâche du gouvernement pour assurer des postes ministériels. Y compris la mère de Jacques et de Jean s’était mise en peine pour aller en personne lui proposer l’assistance de ses fils.

Combien de fois avaient-ils cru que le Règne de Dieu allait enfin se réaliser ? Depuis ce fameux jour où Jésus avait nourri cinq mille hommes, une véritable armée à la taille de la légion romaine, et lorsque la foule avait voulu le proclamer roi, il aurait pu marcher sur Jérusalem et chasser l’occupant romain. Eh bien, non, il avait déjà préféré s’enfuir…
Dans son entrée messianique à Jérusalem, au lieu de chevaucher majestueusement un cheval de guerre, il était entré humblement porté par une ânesse.
Au moment où les gardes du Temple venaient l’arrêter, les disciples étaient encore prêts à risquer leur vie pour le défendre par les armes. Mais, au lieu de se battre comme un homme et de prendre le maquis pour commencer la lutte armée, Jésus se laisse enchaîner comme un esclave.

Les disciples ont vraiment de quoi être déroutés, car non seulement Jésus renonce à toute prise de pouvoir, mais en plus il n’oppose aucune résistance à ceux qui vont l’éliminer comme un dangereux imposteur.
Décidément les disciples ont « faux sur toute la ligne ». « Fausse piste » comme on dit. Ou plutôt, pour être exact « fin de piste »…

Apparemment, le chemin s’arrête là. Ils avaient pourtant bien essayé de comprendre Jésus, mais là, ça les dépasse totalement. Et ils restent médusés devant la disparition de celui qui est leur maître. Cette fois-ci, c’est bien fini. Il semble ne plus y avoir d’alternative.
Après sa mort, ils auraient encore pu le suivre dans la tombe, massacrés par les autorités qui se seraient ainsi débarrassés d’eux comme d’un soulèvement sans lendemain. Mais maintenant, après la double expérience du tombeau vide et de l’ascension, ils pressentent soudain qu’il s’agit de toute autre chose, d’une toute autre aventure. S’il leur est matériellement impossible de suivre Jésus dans son ascension vers le Père, ils vont vivre quelque chose d’inédit, de totalement nouveau.

Le message des deux hommes vêtus de blanc est clair. La piste suivie avec Jésus s’arrête là pour eux. Certes il viendra de nouveau un jour de la même manière, mais il leur est impossible de savoir quand… et en attendant, il leur faut découvrir quelle est la véritable promesse que Jésus leur a faite pour les « consoler » de son départ.

Comme le prophète Elisée avait reçu double part de l’esprit du prophète Elie parce qu’il l’avait vu être enlevé sur un char de feu, ils ont vu leur maître disparaître dans les nuées, et il ne leur reste plus qu’à attendre la réalisation de la promesse promise pour la fin des temps : la venue de l’Esprit-Saint.

Cependant, pour le moment, ils sont bien avancés… Le paradis qu’ils avaient rêvés de reconstruire sur terre avec Jésus ressuscité s’est bel et bien refermé pour eux. Par ailleurs, aucune tour n’est assez haute pour pouvoir rejoindre matériellement celui qui les a quittés pour demeurer avec lui auprès du Père. Les mythes du paradis sur terre et de la tour de Babel se sont définitivement évanouis en même temps que leurs dernières illusions…

Pour les consoler de son départ, Jésus leur a promis de leur envoyer son Esprit afin de continuer sa mission jusqu’aux extrémités du monde. Mais quel est donc ce mystérieux Esprit divin? Quelle force, quel pouvoir vont-ils recevoir pour mener à bien la mission que Jésus leur a donnée : la tâche d’évangélisation de tous les peuples ?

Ils vont rapidement découvrir que l’Esprit Saint ne leur donne pas le pouvoir d’éliminer par la foudre céleste tous leurs adversaires pour recréer miraculeusement un monde parfait d’une nouvelle race pure et sans défauts, pour résoudre comme par enchantement les problèmes politiques, économiques et sociaux. Il n’est pas venu pour faire disparaître la souffrance, la maladie et la mort. Oui, c’en est bien fini des caricatures de dieu qui faisaient de lui le « grand manitou » capable d’infléchir le cours du temps selon son bon vouloir et qu’il suffit seulement de prier pour obtenir automatiquement tout ce que l’on veut : en premier, bien évidemment, le châtiment pour tous les païens et ensuite, comme il se doit : la richesse, le pouvoir, le bonheur, la santé, la beauté, l’immortalité pour les « parfaits ».

Cela peut paraître en contradiction avec la promesse de Jésus d’exaucer les demandes de ceux qui prient le Père en son nom. Mais, comme par hasard, très souvent est oubliée la dernière partie de cette promesse : il faut que les prières soient faites « en son nom » et non pas « en leur nom ». Sinon ça ne peut pas marcher…

C’est là qu’intervient la foi en Jésus, et qui fait que les disciples ne peuvent pas demander n’importe quoi, et précisément ce que Jésus a refusé de faire durant sa vie terrestre. Ils doivent apprendre à lui faire confiance et à ne pas se révolter si tous leurs désirs ne sont pas exaucés. Ils ne sont pas les apôtres d’un dieu qui prendrait la place de l’homme pour lui imposer sa volonté, et qui ferait rentrer dans le rang ceux qui pensent différemment et changer le monde d’un coup de baguette magique, indépendamment de la liberté de l’agir humain.

Si les disciples sont sauvés du mal par la résurrection, la Pâque du Christ, cela n’a pas pour autant changé le monde par le fait-même, « ipso facto », du jour au lendemain. Même si l’Apocalypse est déjà commencée depuis lors, la transformation est patiente et surtout invisible aux yeux de ceux qui ne croient pas en lui. La seule manière d’entrer dans le monde nouveau inauguré par le Christ est de recevoir son Esprit pour pouvoir vivre comme lui. Les disciples doivent apprendre cette patience de l’Esprit qui travaille au cœur de tous les hommes, même quand tout semble contraire. Le cas de la conversion de St Paul et des païens, dont il deviendra l’apôtre, en est le meilleur témoignage.

C’est le sens du baptême que nous recevons dans l’Esprit. Nous ne sommes pas baptisés au nom du disciple qui officie, comme le dit justement Paul : « Seul le Christ nous sauve par le don de sa vie ». Par le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, les croyants sont libérés de tous les petits chefs et gourous qui veulent dominer leurs adeptes sous prétexte qu’ils croient avoir la "science infuse ». C’est une véritable révolution silencieuse qui s’opère au cœur de l’humanité, une révolution lente et souterraine qui apparaîtra soudain au grand jour à la fin des temps.

Pour prendre une autre image, c’est un peu comme une trouée de lumière, au milieu de la frondaison touffue des arbres de la forêt, qui éclaire soudain la pénombre des sous-bois… comme une soudaine ouverture sur l’infini de Dieu !

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