Lavés par le baptême - P. Guillaume de MENTHIÈRE

Que d’eau ! que d’eau ! s’écriait ce brave président Mac Mahon devant les crues de la Garonne et les campagnes inondées. Les présidents de la République, c’est bien connu, ne sont pas toujours inspirés. Mais la Bible, elle, l’est certainement. Or sa lecture pourrait nous arracher le même cri : que d’eau, que d’eau ! Depuis la Genèse et l’Esprit qui planait sur les eaux primordiales[fn]Gn 1,2.[/fn] jusqu’à l’Apocalypse et ce Fleuve d’eau vive jaillissant du trône de Dieu et de l’Agneau[fn]Ap 22,1.[/fn], la Parole de Dieu a quelque chose d’éminemment aquatique. Elle nous mouille, pourrait-on dire, dans tous les sens du terme. Ce n’est pas pour rien que le premier symbole des chrétiens fut le poisson. Comment pourrions-nous vivre sans eau ? Nunquam sine aqua Christus, jamais le Christ sans l’eau, disait Tertullien. Il nous faut aimer l’eau, nous qui sommes devenus par notre baptême, des pisciculi, des petits poissons qui tenons notre Nom de notre Grand Ichtus, Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur[fn]Tertullien, Traité du baptême I,3 SC 35, p. 65.[/fn]
Voulez-vous qu’à l’occasion de cette fête du baptême du Christ nous nous retrempions à la grâce et que nous replongions dans cette eau qui est à la fois signe et moyen de mort, de vie et de purification.

L’eau signifie d’abord la mort. Elle est la dissolution de toute forme, la putréfaction de l’humide. Depuis les flots du Déluge jusqu’aux récentes inondations de Bretagne en passant par toutes sortes de tsunami, chacun se rend compte de ce que l’eau signifie de menaces, de destructions et d’anéantissement. Dans le Jourdain, Jésus n’ignore pas que ce baptême qu’il reçoit est l’annonce de sa mort. Il plonge dans le Fleuve, il est enseveli par les eaux comme dans un sépulcre prématuré. Il noie le vieil Adam. Il parle de sa passion comme d’un baptême qu’il doit recevoir : « il y a encore un baptême dont je dois être baptisé et comme il me tarde qu’il soit accompli »[fn]Lc 12,50.[/fn]. Oui, Jésus est l’Agneau qui porte le péché du monde et qui l’enlève en l’engloutissant dans les eaux baptismales. Quel plongeon ! De la crèche au crucifiement Dieu nous livre un profond mystère. C’est le mouvement d’abaissement, de kénose du Fils de Dieu qui se poursuit. Jésus est au plus bas, au fond de ce Fleuve Jourdain dont le nom hébreu signifie descente, à cet endroit le plus bas du monde, 400 mètres au dessous du niveau de la mer. Il a tellement pris la dernière place que nul ne pourra la lui ravir. Le Très Haut dans les bas-fonds, plus bas que terre, plus bas que mer. Et toi pauvre pécheur, si bas que tu sois tombé, ta déchéance n’est pas plus profonde que celle du Christ, arrime-toi à lui, un bon coup de pied dans le fond de la piscine et hop ! tu remontes avec Lui !
Baptisés, nous sommes morts avec le Christ. Ô bien sûr, ce sont des choses que l’on ne dit pas trop aux heureux parents qui portent leur nouveau-né au baptême. On ne va pas commencer par leur expliquer qu’on va mettre leur enfant au tombeau. On leur parle de vie, de fête, de joie et on a bien raison. Pourtant, c’est le cas de le dire, il ne faut pas noyer le poisson. Être baptisé c’est d’abord mourir. « Ne le savez-vous donc pas, écrit saint Paul aux Romains : baptisés en Jésus Christ, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés. Par le baptême dans sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, pour que nous menions une vie nouvelle. »[fn]Rm 6,3-4.[/fn] Le baptême n’est donc pas une simple formalité sans conséquence ni gravité. Il y a mort d’homme. Voilà pourquoi, une personne baptisée, ou une personne qui n’est pas baptisée, ce n’est pas la même chose. Le baptisé, lui, a déjà fait l’expérience de la mort et cela change évidemment non seulement sa manière d’envisager l’existence mais surtout tout son être en profondeur. Il est mort au péché et ressuscité avec le Christ.

Car l’eau est bien sûr également et surtout signe et moyen de vie. Jésus est venu pour que nous ayons la vie et la vie en abondance ! La cuve baptismale fut le sein de la maternelle Église dont nous sommes sortis à jamais vivants. Comme le plongeur en apnée inspire à pleins poumons au sortir de l’eau un grand bol d’oxygène, nous nous sommes remplis du souffle vital de l’Esprit Saint de cet Esprit qui est Seigneur et qui donne la vie.
Je me souviens de cet ancien prisonnier qui se plaisait à marcher sous une pluie battante. Et quand on lui demandait les raisons de ce comportement étrange il répondait : moi j’aime que la pluie me fouette le visage, en prison jamais il ne pleut !
Par le baptême nous avons été libérés de l’esclavage du Pharaon diabolique. Nous voici libres et vainqueurs, on nous a remis ces dragées, amande enrobées de lait et de miel qui depuis le IIIème siècle au moins sont le symbole magnifique de notre libération et de notre marche vers la Terre Promise, pays d’amandiers ruisselant de lait et de miel. Et nous voici libres, vainqueurs, à jamais vivants ! Comment faire comprendre aux baptisés qu’ils sont des vivants ? Quelquefois les chrétiens ont des postures si victimaires, larmoyantes, moribondes….

Il y a quelques jours je conduisais un temps de prière avec des collégiens qui commençaient leur préparation en vue de recevoir le sacrement de Confirmation. Des élèves de troisième, de vrais ados, comme on les aime, ostentatoirement blasés, amorphes, absents. Par une brusque inspiration du Saint Esprit, je me suis emparé du goupillon et avec abondance et profusion je les ai, très liturgiquement bien sûr, mais très copieusement quand même, aspergés. Croyez-moi, on s’est aussitôt aperçus qu’ils étaient bien vivants. Et même si le léger chahut qui s’en suivit n’est pas très conforme au règlement de la pieuse institution catholique qui les enseigne, je pense qu’ils se souviendront longtemps qu’ils sont baptisés c’est-à-dire ruisselants de cette grâce qui en eux ne peut rester vaine. J’espère qu’ils ont sentis par delà les gouttes d’eau qui les atteignaient toute l’inondation sur eux de la préférence divine. Je prie pour qu’à travers ce brouhaha improvisé ils aient entendus la voix du Ciel qui du tréfonds de ses entrailles paternelles leur disait : tu es mon Fils, tu es ma fille bien-aimée, en toi j’ai mis tout mon amour.

Rassurez-vous je ne prêche pas pour l’organisation généralisée de batailles d’eau dans les églises – quoique le pape lui-même nous ait invité à mettre la pagaille[fn]Cf Pape François, message aux jeunes argentins, le 25 juillet 2013 à Rio de Janeiro.[/fn], et qu’il me plaise assez d’écouter le pape, voire de jouer au pape – Non ! il faut garder à la liturgie et à la vie chrétienne sa dignité, mais il faut tout mettre en œuvre aussi pour redonner aux fidèles l’inextinguible vitalité qui est le déploiement normal et nécessaire du baptême. N’éteignez pas l’Esprit ! s’écriait l’Apôtre[fn]cf. 1Th 5,19.[/fn]. Vous êtes nés de nouveau, nés d’en-haut non pour une espérance molle ou une vie flasque et étriquée mais pour une aspiration furieuse à la sainteté et aux réalités du ciel.

Lavés par le baptême, nous avons revêtu, en effet, le vêtement de sainteté. Telle est la grâce de l’eau qui opère la purification. Jean-Baptiste donnait un baptême de pénitence. Jésus s’y soumet non qu’il en ait besoin, lui que nul ne peut convaincre de péché, mais afin qu’aucun serviteur n’ose dédaigner le baptême du Seigneur quand le Seigneur n’a pas méprisé le baptême du serviteur[fn]Saint Augustin[/fn].
Je crois en un seul baptême pour la rémission des péchés. Pas pour cautionner la vie pécheresse telle qu’elle va mais bien pour la rémission des péchés. Le baptême n’est donc pas seulement un rite béat d’accueil. Il n’est pas la simple traduction festive de la joie d’une naissance. Une petite trempette inoffensive pour faire couiner le bébé et rire les parents. Il y a certes bien des familles pour lesquels le baptême n’est guère davantage que la fête du bébé. L’Église n’éteint pas la mèche qui fume[fn]cf Is 42,3.[/fn]. Elle ne juge pas. Elle accueille avec bienveillance toutes les demandes de baptême. Comme le pape François le rappelle avec insistance, l’Église n’est pas une douane[fn]Pape François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n°47.[/fn]. Mais l’Église joint à la largesse de son accueil la profondeur de son enseignement. Elle rappelle que le baptême est donné pour effacer le péché. Elle l’enseigne aux catéchumènes adultes de plus en plus nombreux à demander le baptême chrétien. Mais aussi aux parents de nouveau-nés. L’Église ne se berce pas en effet d’illusion rousseauiste sur l’innocence du petit bout d’chou. Elle sait que la nature humaine est blessée par le péché et qu’il ne suffit pas d’assurer la prospérité économique pour que les enfants des hommes vivent selon le bien et la justice. Nous payons très cher l’oubli du dogme du péché originel. Il faudrait quand même maintenant qu’on en finisse avec ces naïvetés marxisantes qui pensent que les seules conditions matérielles extérieures sont causes de désespérances et de violences sociales. Ce qui est source de maux c’est le péché au cœur de l’homme et ce qui rétablit la confiance et la paix c’est l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous est donné.[fn]cf Rm 5,5.[/fn]

J’ai connu des paroissiens qui allaient se confesser le jour anniversaire de leur baptême. Quelle belle idée ! Retrouver ce jour là par le sacrement de réconciliation toute la fraîcheur de la grâce, toute la splendeur baptismale. Encore faut-il connaître la date de son baptême ? Mais tiens, au fait : qui parmi nous connaît la date de son baptême et le célèbre comme le beau jour de sa naissance à la vie ?

The Baptism of Christ
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