Gravir le Thabor à la suite du Christ - Fr. Pierre-Emmanuel de MONTLEBERT, osb

Frères et sœurs, au cours de notre marche dans le désert vers Pâques, après avoir entendu dimanche dernier le récit de la tentation de Jésus au désert, nous sommes invités aujourd’hui à gravir la montagne et à contempler la gloire de Dieu dans son Fils transfiguré.

Dans le récit bouleversant du sacrifice d’Isaac entendu en première lecture, Abraham nous montre déjà le chemin et gravit la montagne au pays de Moriah. L’auteur du récit biblique nous donne en exemple l’obéissance et la foi du Patriarche qui croit Dieu assez puissant et fidèle pour réaliser sa promesse de lui donner une descendance innombrable, au-delà de la mort de son fils unique Isaac. A partir de ce texte, la plupart des Pères de l’Eglise ont vu dans Isaac une figure prophétique du Christ, mort et ressuscité, le Fils unique du Père qui « n’a pas refusé son propre Fils, l’a livré pour nous et avec lui nous a tout donné » (Rm 8, 32) par amour. Ainsi il importe d’évacuer à tout prix l’image cruelle que nous gardons trop souvent, malgré nous, de ce récit, celle d’un Dieu qui pourrait passer pour « sadique » à vouloir exiger l’immolation du fils premier né. Au contraire, l’auteur de la Genèse montre que Dieu refuse les sacrifices humains cultuels et idolâtriques pratiqués couramment par les peuples voisins d’Israël. Et en fin de compte, en acceptant de sacrifier ce qu’il a de plus cher, en rendant à Dieu le don de son fils, Abraham peut vraiment accéder au Donateur divin, que cache parfois le don. Abraham parvient ainsi sur la montagne à la vision réciproque et à la contemplation de la gloire de Dieu – c’est du reste le sens du mot Moriah : lieu de vision, le Seigneur voit, le Seigneur est vu – contemplation qui devient la source d’une mystérieuse et inépuisable fécondité.

Moïse et Elie avaient jadis aussi, l’un et l’autre, gravi la montagne de la Révélation, le Sinaï, l’Horeb et rencontré Dieu dans la nuée céleste et lumineuse, symbolisant la gloire de Dieu, ou bien dans la brise légère du souffle divin. La montagne est le lieu privilégié des rencontres avec Dieu, des théophanies, le lieu de la révélation des temps eschatologiques. Il n’est donc pas très étonnant que Moïse et Elie, qui représentent la loi et les prophètes, apparaissent aux yeux des disciples sur le Mont Thabor, ce nouveau Sinaï, s’entretenant avec Jésus transfiguré. A la différence de Matthieu et de Luc, Marc ne dit rien du visage transfiguré de Jésus mais il retient l’éclat resplendissant des vêtements de Jésus d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut en obtenir. Jésus dévoile ainsi aux yeux de ses disciples sa gloire éclatante, attestant son identité réelle de Messie, de Fils de Dieu. La présence de Moïse et d’Elie annonce en quelque sorte la fin des temps, la venue du règne de Dieu et authentifie la messianité de Jésus. Au verset qui précède notre récit, Jésus avait dit à ses disciples : « Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaitront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance » (9, 1). D’une certaine manière, la transfiguration de Jésus réalise cette prophétie pour les trois disciples Pierre, Jacques et Jean « mis à part » par le Christ et, nous le savons bien, elle annonce, anticipe déjà la résurrection du Christ.

Cependant, la Transfiguration est précédée, six jours avant, de la première annonce de la Passion, qui suit la confession de Pierre à Césarée. Et en descendant de la montagne, les disciples interrogent Jésus sur les prophéties de l’Ecriture au sujet du Fils de l’homme qui devra beaucoup souffrir et être méprisé. L’épisode de la Transfiguration a donc pour but de préciser et de ratifier l’enseignement de l’Ecriture sur l’identité du Messie glorieux par la souffrance, du Messie glorifié par sa passion. Jésus est le Fils de l’homme qui va amener le Royaume glorieux de Dieu attendu, mais en devant subir préalablement la mort ignominieuse de la croix. Les disciples sont saisis d’effroi et d’incompréhension devant une telle perspective et aussi devant l’épisode de la Transfiguration, comme le montre la réaction de Pierre : celui-ci veut dresser trois tentes pour éterniser en quelque sorte cet instant, pensant que la manifestation glorieuse du Règne de Dieu est advenue. La Transfiguration est vécue comme une parenthèse, un apaisement pour les disciples dans leur marche vers Pâques. La voix du Père qui se fait entendre de la nuée : « celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » intervient pour les ramener dans le présent de leur ministère et de leur mission de disciples du Christ.

La Transfiguration de Jésus nous rappelle donc a posteriori et à la lumière de la foi pascale que la Résurrection ne peut en aucun cas évacuer le mystère de la croix, le combat du disciple dans sa suite du Christ. Si le combat de Jésus contre le tentateur au désert, le combat de la tentation est celui de tout baptisé, de même sa transfiguration d’un instant fulgurant est potentiellement aussi celle de tout baptisé. Depuis notre baptême et notre confirmation nous portons en nous-mêmes une puissance de transfiguration, transfiguration du réel par une diffusion de la grâce de Dieu à l’œuvre en nous ; capacité d’appréhender toutes choses sous le regard et dans la lumière de Dieu - « par ta lumière nous voyons la lumière » (Ps 35, 9) - et capacité de refléter la gloire de Dieu qui a fait en nous sa demeure. Mais hélas nous mettons trop souvent en veilleuse, pour ne pas dire en sommeil cette capacité, cette puissance de transfiguration ! Un célèbre musicien autrichien de la fin du 19e - début 20e siècle, Arnold Schönberg, a composé une merveilleuse pièce (pour sextuor à cordes) intitulé La nuit transfigurée. Cette pièce de jeunesse, écrite avec de forts accents de romantisme tardif avant la période dodécaphonique du compositeur (cf. Wikipédia), s’inspire du poème La Femme et le monde de Richard Dehmel évoquant une promenade nocturne d’un couple amoureux confronté, comme Abraham, à un drame, un dilemme intérieurs douloureux. Sous la lune, dans cette nuit transfigurée, ils parviennent toutefois à réconcilier leurs points de vue et apaiser ainsi leur douleur, surmonter leur drame apparemment insoluble.

Frères et sœurs, au cœur de nos nuits, dans notre marche vers Pâques, n’hésitons pas à gravir le Thabor à la suite du Christ afin de contempler la gloire de Dieu. Demandons au Seigneur des grâces d’illumination intérieure, d’une connaissance et d’un amour toujours plus approfondis de sa Personne et de nos frères, des grâces de « vision transformante » : « Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage » (Ps 33, 6) ; et demandons lui ainsi la grâce de nous laisser transfigurer par sa Gloire : « nous tous qui le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes ‘transfigurés’ en cette même image, allant de gloire en gloire comme de par le Seigneur qui est Esprit » (2 Co 3, 18).

Amen !

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