« Et voici : il y avait à Jérusalem un homme dont le nom était Syméon… »

Frères et sœurs,

Il y avait un homme dont le nom était Syméon, ce qui signifie : « Le Seigneur a entendu. » selon l’étymologie populaire qu’en donne le livre de la Genèse (Gn. 29, 33).
Mais attention cet homme n’est pas quelconque. L’Évangile le souligne par l’introduction solennelle : ‘Et voici’… Ainsi il y avait un homme, et cet homme est un maître de vie.

Dans l’écriture ce petit mot : ‘voici’ est employé plus de mille fois… Il n’a pas toujours évidemment la même plénitude théologique, inspirée. Mais mille fois ce n’est pas rien !
Le mot hébreu ‘HeN’, les grecs l’ont traduit par ‘idou’, les latins par ‘Ecce’, les français par ‘Voici’.
Et voici’. L’intensité du mot varie, mais nous y discernons très souvent l’expression d’un mouvement simple, direct, fort et puissant. Il signifie le jaillissement imprévu, l’irruption soudaine qui s’impose d’elle-même, impérative et indiscutable. « Et soudain viendra dans son Temple… » « Et voici… »
Si nous parcourons la Bible, d’un bout à l’autre, nous pouvons dire qu’elle est d’une certaine manière toute tendue entre deux ‘voici’ créateurs.
Dans le premier chapitre de la Genèse les six premiers jours de la Création, dont l’homme est le sommet, sont repris dans leur totalité par le : ‘et voici’.
« Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici : c’était très bon. »
Si maintenant d’un seul trait nous atteignons à l’autre extrémité de la Bible nous entendons résonner à nouveau le ‘Voici’ dans la finale de l’Apocalypse : « Alors Celui qui siège sur le trône déclara : Voici que je fais toutes choses nouvelles. »
Nous voyons ainsi l’Acte créateur remplir la Bible tout entière sous le signe du mot ‘voici’, tout entière tendue entre deux ‘voici’ créateurs qui pour Dieu, en Lui-même, ne font qu’un ‘voici’.
Entre ces deux ‘voici’, qui n’en font qu’un en Dieu, prennent place quantité d’emplois intermédiaires qui nous introduisent, tour à tour ou simultanément, dans des réalités telles qu’Alliance, Prophétisme, Épiphanie, Drame et Nouveauté.
Entre ces deux ‘voici ’prend place le solennel « ‘Me voici’ mon Dieu je suis venu pour faire ta volonté » qui retentit dans l’épitre aux hébreux dont est tirée la deuxième lecture de ce jour. Ce ‘me voici’ de l’épitre aux hébreux retentit aujourd’hui dans le Temple de Jérusalem. Ce ‘me voici ’ accomplit la prophétie de Malachie : « Et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez… » Il accomplit aussi l’obscure prophétie du livre de Daniel.

Création, Épiphanie et Joie : c’est l’Euphorie sacrée, c’est le Bonheur de Dieu, la Plénitude de ce qu’Il est qui déborde, se diffuse, se répand volontiers, volontairement, irrésistiblement.
Et c’est Syméon, et c’est Anne, fille de Phanuel, sur qui se répand, la Joie, la Consolation d’Israël. Et c’est encore sur nous tous.
« Et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez… » Soudain éclate l’Euphorie de l’Épiphanie du Messie du Seigneur.
Aussi bien le ‘et voici’ qui introduit la double scène de transport et d’allégresse de notre évangile, est-il le Sacrement littéraire, le Signe de cette explosion, de cette diffusion de la charité, dans les cœurs de Syméon et d’Anne bien sûr, mais aussi, ce matin, dans les nôtres. Et soudain vient dans son Temple le Seigneur que vous cherchez. Soudain vient dans son Temple le Seigneur que nous cherchons.
Quel est ce Temple, frères et sœurs ? Quel est-il ? Sinon ce fond de notre cœur où Dieu veut à toute heure et tout instant naître et paraître comme lumière née de la Lumière. Ce ‘me voici’ le Seigneur veut encore l’accomplir, n’en doutons pas, dans chacun de nos cœurs qui sont Temples de la Trinité depuis le saint baptême.
Ce Temple est ce fond, notre fond où L’Esprit-Saint nous pousse pour accueillir l’Enfant comme le vieillard Syméon, si comme Lui, dans la justice et la religion d’un cœur sincère, nous attendons vraiment la Consolation d’Israël, le Messie.
Ce Temple, c’est encore et toujours ce noble fond de l’âme, entendons ce fond libéré d’attaches, ce fond mystérieux de délices où gît, cachée, la Sainte Trinité. Il est ce qu’il y a de plus noble dans l’âme !
Ce fond, il est en vérité cette partie secrète de notre être tout entier, ce Temple, d’où comme Anne nous ne devons jamais nous éloigner pour servir Dieu dans le détachement et la prière. Parce qu’elle ne s’éloignait pas du Temple, il lui fut donné de voir l’Enfant. Voir l’Enfant quel bonheur ! Oh ! Qui dira la joie de cette femme et notre joie, si nous la suivons dans son attachement au Temple, c’est à dire à ce fond où doit se faire incessante notre prière. Là se répand l’Esprit-Saint qui pénètre ce fond avec ses aimables dons. D’où l’Évangile nous dit encore à propos de Syméon que l’Esprit Saint était sur lui, révélant les secrets cachés aux sages et aux savants.
Et voilà pourquoi Syméon et Anne sont pour nous des maîtres de vie, de haute vie spirituelle. Syméon, chargé d’ans, a gardé cette fraîcheur d’âme, cette fraîcheur qui faisait répondre au petit Samuel avec promptitude : « ‘Me voici ’… Parle ton serviteur écoute. » (1 Sam. 3, 9-10)
Avec Anne et Syméon nous avons pénétré dans le Temple. Par eux, nous sommes invités nous aussi à nous rendre, poussés par l’Esprit, dans ce Temple de la Trinité qu’est notre noble fond, afin de nous livrer à l’une des plus hautes activités : la contemplation de foi. Une contemplation extatique, attentive et amoureuse que Fra Angelico a rendu admirablement dans une fresque du Couvent Saint Marc à Florence. Rencontre de deux regards où tout est dit. Regard admiratif de Syméon attiré par l’autre regard, celui de l’Enfant, qui pénètre jusque dans le fond de ce vieillard pour y naître et s’y manifester dans la lumière de la Foi.
Ce matin le vieillard Syméon nous livre un enseignement de la plus haute importance, si à travers les rites extérieurs, les mots de la liturgie et au-delà, nous voulons accueillir en esprit et vérité le Messie du Seigneur dans le libre fond de notre cœur. Syméon est vraiment maître de vie, un maître expérimenté.
Nous sommes entrés dans le Temple, poussés par l’Esprit Saint pour accueillir en nous Celui qui vient accomplir tous les sacrifices dans l’unique Sacrifice, le sacrifice pur et saint le sacrifice parfait.
Oh ! Nous voudrions bien aussi, d’une certaine manière, recevoir corporellement dans nos bras ce bel et aimable enfant qu’a dépeint Fra Angelico. Le recevoir, au Temple, comme le juste Syméon, quel délice.
Mais frères et sœurs, nous le recevons aussi véritablement que cet homme juste et pieux, et plus encore. Nous le recevons en chacune de nos communions, et à toute heure, à tout instant en rentrant dans le Temple de notre cœur. Comment nous comporter alors en recevant ce sacrement d’amour qu’est l’Eucharistie ? Car c’est bien ainsi que nous pouvons et devons le nommer. Qu’y a-t-il en effet de plus propre à l’amour, à la dilection, que l’union familière de l’Aimé à l’aimé ?
Regardons encore notre maître de vie. Recevons le Christ, présent en vérité, comme Syméon cet homme juste et craignant Dieu, l’a reçu présent. Longtemps dans la prière il l’a souhaité. Longtemps dans la prière nous devons l’attendre et le désirer. Il a obtenu au-delà de son vœu et nous que rendrons- nous au Seigneur nous qui pouvons l’accueillir si souvent en nos communions. Syméon l’a reçu lui-même visible ; nous le recevons invisible, mais pas moins véritablement.
Dans le sacrement, l’œil de notre corps ne peut voir son humanité présente, comme Syméon ne pouvait voir sa divinité, sinon des yeux de la foi.
C’est ainsi que nous devons nous aussi le voir, le voir présent. Qu’importe ici la vue corporelle, puisque sont proclamés bienheureux, non ceux qui voient des yeux de la chair, mais de ceux de l’esprit illuminé par la foi. Syméon est bien pour nous un authentique maître de vie.
L’Aimé nous l’avons lui-même présent, quoiqu’invisiblement, dans le sacrement. Que désirer de plus ? Rien sinon suivre les exemples de vie de Syméon, cet homme juste et craignant Dieu. Que désirer ? Rien d’autre ici-bas que ce que l’Église nous fait demander dans sa liturgie : « Augmente en nous la foi, l’espérance et la charité ; et pour que nous puissions obtenir ce que tu promets, fais-nous aimer ce que tu commandes. » Une autre oraison précise : « Ainsi au milieu des nécessités de ce monde nos cœurs pourront se fixer où sont les vraies joies… » Où sont la Joie et la Paix véritable.
Alors quand soudain viendra dans son Temple le Seigneur que nous cherchons, nous pourrons chanter avec Syméon : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix… »

« Et voici : il y avait à Jérusalem un homme dont le nom était Syméon… » ce qui signifie : « Le Seigneur a entendu. »
Amen.

L'auteur de cette homélie

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