Premiers pas

Homélie prêchée à Saint Mathieu de Tréviers le 4 juillet 2010.

Ils étaient soixante-douze. Nous ne connaissons pas leur nom et c’est tant mieux ! En effet, ils nous représentent et nous pouvons sans difficulté aucune recevoir les paroles que leur adresse Jésus. Avec les Douze, ce n’est pas si simple, mais avec les soixante-douze, nous sommes de plein pied et pouvons apprendre ce qu’il nous faut faire pour que se réalise notre désir de bonheur, ce qui est l’horizon de notre vie, de nos travaux et recherches tout comme notre prière pour que vienne le Règne de Dieu.

Comme tout événement de l’histoire humaine, et en particulier celle du peuple élu dans la Bible, le Règne de Dieu advient comme par surprise, car l’avenir est imprévisible. Certes, une fois que les événements se sont réalisés, on discerne des enchaînements et des liens de causalité, mais au moment ou quelque chose advient, il est impossible de prévoir exactement ce qui s’en suivra. Ce fait est général ; on le voit à la naissance d’un enfant ; certes, il ressemblera à ses parents, mais nul ne sait ce qu’il sera exactement. Telle est la valeur de toute vie : sa puissance de nouveauté, sa capacité de sortir de l’indéfinie répétition du même, autrement dit sa créativité. Mais dans le commencement se trouve en germe ce qui sera.

C’est à ce point que se situe la page d’évangile lue ce dimanche (Lc 9, 1-20). Jésus ouvre un chemin pour ses disciples ; il leur donne des éléments pour leur attitude à l’instant où il prennent la route vers l’inconnu. Au moment où ils sont dans la précarité des premiers pas, la parole leur advient. Elle ouvre un horizon de promesse, en leur disant ce qu’ils doivent porter en leur cœur ; elle ouvre pour nous ce même horizon pour le temps qui vient. Elle donne aux disciples d’hier et d’aujourd’hui un mode de vie par l’énoncé d’attitudes et de convictions.

Leur conviction repose sur un sentiment d’urgence. Il faut prendre route maintenant, la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux. Les disciples ne peuvent attendre ; ils doivent concentrer leurs forces sur l’essentiel. Ils ne doivent pas s’encombrer d’un bagage trop important et se contentent du nécessaire.

Leur attitude est celle de la liberté et de la fraternité. Elle paraît dans le fait de manger ce qui est offert. Qui ne sait aujourd’hui que les règles alimentaires marquent les frontières entre les communautés entre ceux qui mangent du cochon et ceux qui n’en mangent pas, entre ceux qui boivent du vin et ceux qui le refusent, entre ceux qui mangent cacher ou hallal et les autres ? Bref, manger ce que l’on offre est un acte de libération vis-à-vis des règles qui cloisonnent les humains et les enferment dans une culture. Manger ce qui est offert est surtout un geste de fraternité qui reconnaît l’égalité de tous les humains.

Le climat général qui préside à ce premier envoi est tracé par l’exigence de la paix. Cette attitude est inconditionnelle : peu importe que l’autre ne partagent pas ces dispositions ; ses attitudes de refus ou de mépris ne sauraient faire renoncer à la volonté de la paix.

Qui ne voit que ces attitudes n’acceptent pas le fracas, le bruit et la fureur? Ces attitudes de liberté et de fraternité, de responsabilité et de paix ont pour corollaire une grande vulnérabilité. Ne pas hurler avec les loups ! Mais être dans le silence qui est écoute et respect ; ou encore, comme le germe qui perce la croûte du sol dans sa tendresse ; plus encore, se tenir dans l’innocence que symbolise la figure messianique de l’agneau !

La parole fut dite au moment où les soixante-douze prenaient la route. Ce commencement ne s’accompagnait pas de coup d’éclat : les messagers ne se donnaient pas en spectacle ; c’est bien plus tard, quand la fructification est advenue qu’il est devenu possible d’en parler et qu’il est possible de l’évoquer comme nous le faisons maintenant. Nous avons vu ces jours-ci qui étaient Abraham, Moïse, David et bien d’autres ; ce furent des commencements qui n’ont pas laissé de trace sur les monuments officiels du temps bâtis par les puissants. Et pour cause : la manière dont commence le Règne de Dieu est conforme au commencement de toute vie: extérieurement rien ne se manifeste avec éclat, mais il y a un mouvement, un avancée, une ouverture et un appel.

Un point mérite attention : l’insistance sur la paix. Le terme caractérise le Règne de Dieu ; il en est l’effet et l’attestation. Ce que Jésus demande, c’est que le tout premier commencement soit déjà empli de ce qui sera manifesté lors de l’accomplissement. Aussi tout ce qui est demandé aux disciples, tout ce qui nous est demandé, c’est d’être artisans de paix et d’avoir le cœur pur.

Une interrogation redoutable naît alors. « Comme des agneaux au milieu des loups », est-ce bien réaliste ? Pas de romantisme inutile ! Pas d’apologie indiscrète du sacrifice ! Pourtant, nous savons que ce n’est que par les moyens de paix que se construit la paix et que ce n’est que par la vérité que l’on triomphe du mensonge. Telle est la voie ; telle est la condition des disciples : la vulnérabilité. Nous savons que c’est sur ce chemin redoutable que Jésus s’est avancé. C’est celui que nous prenons à sa suite pour être artisan de paix.

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