« L’Esprit se joint à notre esprit »

Homélie prêchée à Toulouse le 22 mai 2010, vigile de la Pentecôte

Quand nous parlons de la foi à des incroyants, nous constatons que souvent nos paroles n’évoquent rien, faute d’une expérience commune. En effet, la foi est liée à une expérience de vie. Nous savons aussi qu’il y a expérience et expérience. Aussi pour ne rien confondre et ne pas mettre sur le même plan toute expérience religieuse, il est bon que de juger de nos expériences à la lumière de celles des apôtres.

Le récit des Actes des apôtres de l’événement du don de l’Esprit à Jérusalem (Ac 2, 1s) et ce que rapporte Paul dans l’épître aux Romains (8, 24-27) disent la racine de l’expérience fondatrice de la vie chrétienne : la prière. Paul reconnaît « nous ne savons pas prier comme il faut ». Il ne s’agit pas ici des difficultés banales, comme les distractions qui viennent à l’esprit dès que l’on se met en silence pour prier. Paul se réfère à la difficulté fondamentale ; il a conscience que si Dieu est Dieu, c’et un être au-delà de toute représentation et que toute démarche vers lui est une aventure infinie qui dépasse nos repères habituels. Or il nous est arrivé de faire l’expérience de la prière enfin vraie. Nous avons su de haute certitude que Quelqu’un était là. Il était possible de lui parler, et de lui dire sa joie ou sa détresse. Il y eut, et désormais il y a et il y aura vraiment, une rencontre avec lui. Ce n’est pas non plus parole à soi-même, c’est bien un Autre qui est là avec nous ; il nous accueille ; il nous parle et nous invite à lui répondre… Or, nous dit Paul, une telle expérience est fondée sur un don de celui que la Bible nous apprend à nommer : l’Esprit de Dieu.

Une autre expérience chrétienne fondamentale est celle de la communion fraternelle, de la rencontre en vérité parce qu’elle n’abolit pas les différences dans une fusion émotive ; elle est une naissance à une vérité plurielle par la communication. Cette expérience renverse l’expérience du monde, celle qui est dite par le mythe de la Tour de Babel : la division des langues et la perte de l’unité. À la lumière du récit des Actes des apôtres, nous pouvons reconnaître que cette expérience de communication est le fruit d’un don, celui de l’Esprit Saint.

Telle est la vie chrétienne ; elle est fondée sur l’expérience de la relation avec Dieu et avec ses frères et sœurs en humanité. Elle est référée à l’action de celui que la Bible appelle Esprit Saint. La question se pose alors de savoir quel il est. Qui est-ce ?

Pour répondre, nous lisons dans la Bible que nous disent les prophètes et les sages. Ils nous parlent de cet Esprit ; ils nous disent sa présence aux grands moments de la vie du peuple élu et dans la vie personnelle des hommes et des femmes qui ont travaillé à la venue du Règne de Dieu. Nous lisons ce que disent les apôtres quand ils parlent de l’expérience chrétienne fondatrice. Nous lisons ce que les récits des évangiles nous disent de Jésus.

Le mot esprit est fondé sur notre expérience. Dans la vie, il y a nos actes, nos fonctions, nos paroles… Cela se voit parce que c’est inscrit dans l’ordre de l’action. Nous savons bien qu’il y a aussi ce qui est à l’intérieur, ce qui est intime, ce qui est caché. C’est toujours plus que ce qui s’extériorise. C’est la source de ce qui se manifeste, le plus intime et le plus secret. C’est pourtant la source de toute action. Ce sens du mot esprit est transposé quand on parle de l’Esprit de Dieu. Il est l’intime de Dieu. Il est le secret de l’être de Dieu. Certes, il se saisit dans les interventions de Dieu, et dans l’objectivité de son action dans la vie des hommes, mais Dieu est au-delà de ce qui s’est manifesté. Cet au-delà nous l’appelons son Esprit et nous disons qu’il est saint de manière absolue puisque Dieu seul est saint.

Cette découverte est alors pour nous bouleversante : nous comprenons alors que si les prophètes et les sages ont employé ce mot, c’est bien parce que l’intime de Dieu nous est communiqué. Dieu ne s’est pas contenté d’agir en notre faveur ; Dieu ne s’est pas limité à faire des dons; il s’est donné lui-même.

L’Esprit Saint est donc Dieu qui se donne. Il n’est pas seulement un donateur, mais le don de soi, lui-même qui se donne en un don parfait. Ainsi en fêtant la Pentecôte nous comprenons que Dieu n’est pas un étranger ; il n’est pas resté enfermé dans sa hauteur ; il est venu dans notre vie pour la faire participer à sa plénitude.

Pour cette raison, nous pouvons reconnaître avec Paul « nous ne savons pas prier comme il faut », et tout aussitôt reconnaître que la prévenance de Dieu nous donne de le prier en vérité. Cette prière fructifie en amour du prochain. Tel est le critère de vérification de toute prétention à connaître Dieu. C’est la source de cette immense aventure de la vie chrétienne : rencontrer le Dieu dont la nature est d’être amour.

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