La souffrance a-t-elle du sens ?

Homélie prêchée à la messe du dimanche des Rameaux 2010

Une vielle doctrine doloriste est de retour. Pour les adeptes de cette vision du monde, la souffrance a de la valeur ; il est bon de la vivre ; plus encore, c’est nécessaire ! Ainsi ces milieux font-ils l’apologie de ceux qui ont volontairement souffert et ajouté aux souffrances venues avec la maladie, par des privations, des pénitences ou des flagellations. Ils invitent donc à souffrir, puisque, selon eux, la souffrance comme telle a de la valeur aux yeux de Dieu. Pourtant, le goût de la souffrance est suspect aux yeux de tous ceux qui ont quelque lucidité sur la vie humaine. Il cache une complaisance avec la cruauté, la haine de soi et des autres… Il cache une perversion : jouir de souffrir et de faire souffrir. Comment ne pas être inquiets de ce retour de l’apologie du sacrifice et de l’expiation ?

Or la lecture de la Passion montre qu’il n’y a en Jésus aucune complaisance à l’égard de la souffrance. Le récit évangélique montre que Jésus n’a pas dérogé à son choix premier: l’amour de la vie. Certes, Jésus affronte la souffrance ; mais il est clair que le récit nous en montre l’odieux dans toutes ses formes. Judas trahit, les disciples s’enfuient au moment de l’arrestation, Pierre renie, le Sanhédrin est empli de malveillance, Hérode est le bouffon du pouvoir, Pilate abandonne par faiblesse, les soldats torturent avec cruauté, la foule est dans l’imposture en préférant la vie de l’assassin à celle du juste… Tout cela nous est rapporté avec une extrême discrétion. Pas la moindre complaisance avec la souffrance, à l’encontre de ce que montrent le cinéma américain ou les pieuses images doloristes… Dans les évangiles, il n’y a aucune compromission avec le spectacle de la cruauté. Bien au contraire.

Ce rejet de la valeur de la souffrance n’est pas naïveté. La souffrance existe. Elle fait partie de la vie, mais si une vie sans souffrance est une vie rêvée, ce n’est pas une raison de la vouloir pour elle-même. Ainsi Jésus rencontre la souffrance et il la subit. Il aurait pu l’éviter. Mais s’il avait fait ainsi, il aurait trahi la mission reçue de son Père. S’il n’a pas éludé de la rencontrer et de la vivre, c’est qu’il y a une raison ; il est facile de le dire d’un mot : solidarité.

Jésus vient accomplir la mission que Dieu lui a confiée : conduire le peuple à la liberté et à la paix. Jésus a choisi pour cela un chemin de liberté et de vérité. C’était donc une rupture avec des forces d’oppression et de mensonge. C’était un combat contre des forces immenses et cruelles. Impossible de suivre le chemin de la vérité et de la justice sans s’exposer à sa violence. Jésus a accepté le combat. Il n’a pas choisi les chemins de la ruse, de la corruption ou de la domination (comme le rappelle le premier dimanche de carême). Jésus a connu la souffrance pour ce motif et par là il est devenu solidaire de ceux qui portent la douleur de la vie et l’injustice de leur condition. Ainsi la souffrance n’est-elle pas valorisée comme telle ; elle est vécue par raison de solidarité. À raison de cet amour, elle prend sens.

Le sens nous est donné par trois témoins de la souffrance de Jésus. D’abord les deux brigands crucifiés avec lui. Le premier se révolte contre son sort et attend de la force de Jésus une évasion spectaculaire. Le second reconnaît ce qui est de l’ordre de la justice et par cette parole de reconnaissance manifeste que Jésus vit dans l’amour. Le troisième témoin est le centurion. Cet homme de guerre savait ce qu’est la mort (la mort du combat, mort donnée et mort reçue) et le visage de l’homme défiguré. En voyant mourir Jésus, il a reconnu la grandeur d’une vie qui n’avait rien éludé des difficultés de l’existence, mais au contraire leur a donné du sens.

Ainsi nous pouvons entendre la parole que Jésus adresse à celui qui souffre à ses côtés : entrer dans le paradis de Dieu et nous pouvons faire nôtre la confession de foi du centurion : la passion de Jésus révèle quelque chose de son identité de Fils de Dieu.

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