Communion et vérité

Homélie prêchée à Gramond pour la Saint-Dominique, le 8 août 2009

Lorsque les grands prêtres présentèrent Jésus à Pilate, celui-ci l’interrogea pour savoir si le délit commis relevait de sa compétence de maintien de l’ordre. Voyant qu’il s’agissait d’affaires religieuses et d’une mission spirituelle, il acheva par une question abrupte : « Qu’est-ce que la vérité ? » C’était un point final, car la question est complexe et l’horizon convoqué est si vaste que la poser dans le contexte d’un jugement sommaire, c’était une manière de couper court. Si l’évangile de Jean rapporte cet épisode, c’est bien parce que la question ne saurait être éludée, car elle est au cœur de toute culture et à la racine de toute vie devenant vraiment humaine : qu’est-ce que la vérité ?

Aux enfants qui mentent nous savons dire que la vérité est l’accord entre ce qui est dit et la réalité. Cet accord est simple dans les affaires enfantines ; il est moins facile lorsqu’il s’agit de situations complexes ou quand il faut prendre des moyens d’expression plus élaborés… c’est la part des scientifiques et des philosophes. Cette exigence de l’accord entre le dire et ce qui est fait ou observé a le mérite de la clarté et nous ne cessons de le revendiquer à l’égard de ceux qui nous gouvernent, du sommet à la base dans l’État, l’administration, les affaires, le travail… avec tous ceux dont nous partageons la vie : ne pas mentir !

Pourtant nous savons bien que cette exactitude ne suffit pas quand il s’agit de ce qui touche au cœur de notre vie et la relation à autrui. La vérité nous apparaît comme une exigence plus haute que l’exactitude. Elle apparaît dans le fait que la vérité n’est pas encore ce qu’elle doit être quand elle se limite à la froide objectivité du compte-rendu. La vérité est dans la parole humaine ; elle existe vraiment quand elle est emplie d’une présence, et tout d’abord la présence de celui qui parle. Elle est alors plus qu’une information, description des faits ou explication, elle est un acte créateur. Quelque chose paraît qui fait la beauté de la vie. Telle est notre expérience.

Nous savons entendre dans ce que dit un enfant non seulement les faits qu’il a vécu, mais son cœur, son désir et son attitude à notre égard. Nous savons entendre dans ce que nous dit un proche, non seulement ce qui lui arrive, mais sa vie, son engagement, sa raison d’être. Nous le savons aussi pour notre part. Nous savons dire ce qui est exact ; nous savons aussi qu’il est important que ce soit dit avec une intention et sur un ton, qui est respect, affection ou solidarité. Ainsi quand nous parlons à un malade de sa situation… quand nous écoutons quelqu’un dans sa difficulté d’être… Nous savons qu’il faut plus que l’analyse de la situation. Il faut de la présence.

Telle est la vérité pleinement vraie : celle ou chacun est présent dans une parole habitée. Non seulement communication, mais communion.

Telle fut la grâce de saint Dominique. Il a su porter une parole habitée. Beaucoup avait prêché avant lui dans le pays ravagé par l’hérésie cathare et rien n’avait changé. Dominique a mis en œuvre une autre manière. Certes la doctrine était la même, la fidélité à l’Église entière… mais c’était autre chose. Dominique portait une parole qui venait du fond de son cœur et elle était habitée de son expérience.

La forme de vie qu’il nous a léguée et que nous avons choisie permet de le suivre. Il y a d’abord une exigence de contemplation dont la racine est l’étude. Ce n’est pas seulement érudition, mais chemin du cœur à cœur avec Celui qui se donne. Il y a en deuxième lieu, l’exigence de pauvreté. Celle-ci consiste à partager la précarité de la vie des humbles, leurs soucis et donc de quitter les privilèges de castes et les barrières de classe. Elle permet d’être proche de tous et d’entendre ce qui est au cœur de ceux qui peinent sur le chemin de la vie. En troisième lieu, il y a la fraternité, centre de la vie de relation menée sous le signe de la miséricorde qui aime dans l’espérance.

Telle est la grâce de Dominique !
Tel est le chemin que nous avons choisi !
Tel est notre chemin aujourd’hui !

Ce chemin n’est pas facile à suivre. Pourtant nous nous y tenons, parce que nous avons fait l’expérience que la vie passe par lui. Nous savons que notre parole y trouve sa source ; plus qu’exacte, elle est présence et rayonnement, humble participation au rayonnement de l’Évangile. Nous savons que notre vérité est d’être dans la fraternité et la communion plus que d’être des spécialistes de la communication.

Notre société est obsédée de communication. Elle possède de puissants moyens de communication qui enserrent notre vie dans le réseau de ses messages et de ses images. Que disent-ils ? Que cachent-ils ? De quelle bonne nouvelle sont-ils porteurs ? Nous savons que cette abondance est une fuite en avant – fuite désastreuse quand elle laisse un grand vide à l’intérieur des êtres. Nous voici donc dans la même exigence que Dominique jadis : faire entendre une parole de vérité au sens vrai du terme : une parole habitée, une parole qui contribue à l’avènement d’un brin d’humanité dans un monde inhumain, et qui par là fait advenir quelque chose du Règne de Dieu. Parole vraie parce qu’habitée par notre charité, éclairée par notre foi, soutenue par notre espérance.

Ainsi la question de Pilate à Jésus, dite vraisemblablement sur un ton désabusé voire cynique, ne reste pas sans réponse. Là où le cours de la vie, le passage du temps, les événements heureux ou malheureux nous ont placés, nous avons à cœur de parler vrai. En fêtant saint Dominique, nous renouvelons notre volonté de suivre son chemin et de participer à sa grâce.

Que notre parole soit vraie, parce que née de l’amour du prochain, du plus petit !
Que notre parole soit vraie, parce que nourrie de contemplation, étude de la Parole et prière !
Que notre parole soit vraie, parce qu’éprouvée dans la vie de fraternité !

Qu’à la suite de Dominique nous soyons comme la ville située sur la hauteur dont parle l’Évangile ! Dans la nuit, elle est une lumière pour celui qui est sur la route. Même si cette lumière n’éclaire pas immédiatement le lieu où il se tient, elle suffit pour lui donner la direction à suivre ; elle lui permet de s’orienter ; elle lui donne d’aller vers le lieu où son désir sera accompli, à savoir la présence de celui qui tient tous les temps dans sa main, le Christ lumière du monde.

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